[Rentrée littéraire 2026] Avec Retour à Folegandros, Agnès Martin-Lugand nous emmène dans les Cyclades à la rencontre de Suzanne, Vadim et Andreas, trois personnages liés par une histoire familiale douloureuse. Pour L’Éclaireur, elle revient sur la genèse de ce nouveau roman, son rapport à l’écriture, l’importance de Folegandros et la place essentielle de la musique dans son processus créatif.
Quel a été le point de départ de Retour à Folegandros ? Est-ce que ce sont les personnages, le lieu, une sensation qui vous sont venus en premier ?
D’une manière générale, ce sont toujours les personnages qui s’imposent à moi, en tout cas leurs contours. J’ai coutume de me demander : ‘‘Avec qui ai-je envie de passer du temps dans ma tête ?‘‘ Pour Retour à Folegandros, j’ai pensé à un ancien couple, des parents séparés qui ont eu un enfant ensemble et qui doivent refaire corps pour renouer avec lui. C’est vraiment comme ça que tout a démarré. Ensuite, il a fallu que je découvre le reste.
Cela fait très longtemps maintenant que je ne connais ni la fin ni le déroulé de mes romans lorsque je commence à écrire. J’apprends véritablement à connaître mes personnages au fur et à mesure de l’écriture. Cela génère toujours un début laborieux : je me brouille beaucoup, j’efface, je recommence, je pense être partie dans la mauvaise direction. Je suis très frustrée, je réfléchis, je cogite, parce que les personnages ne veulent pas tout me dire au début. Suzanne, Vadim et Andreas ont mis du temps à me raconter ce qui s’était passé dans leur vie.
Vous avez donc dû, comme eux, remonter le fil du temps ?
Oui. Il a fallu que j’aie le même processus qu’eux : remonter le fil du temps. Les thématiques viennent au fur et à mesure. J’écris et, plus j’avance, plus je découvre où les personnages vont m’emmener, même si, à l’origine, je ne voulais pas forcément aller là.
Cela fait un petit bout de temps que j’ai compris que ce n’était pas moi qui décidais, en tout cas pas consciemment. J’appuie énormément mon écriture sur mon inconscient. J’ai bien conscience que mes personnages viennent de mon intériorité, mais je me plais à croire qu’ils existent vraiment et que j’ai des conversations avec eux. En réalité, c’est surtout avec mon inconscient que je dialogue. C’est véritablement comme ça que je travaille. Et cela a été puissance 10 000 pour Retour à Folegandros.
« L’écriture ne peut pas être un long fleuve tranquille. »
Agnès Lugand-Martin
Qu’est-ce que cela signifie « puissance 10 000 » pour ce nouveau roman ?
Ils m’ont véritablement emmenée dans des endroits auxquels je ne pensais pas, que je n’avais pas anticipés. Ils m’ont fait écrire des événements de leur vie que je ne pensais jamais écrire. Ce qui était très particulier, c’était justement de remonter le fil du temps et de commencer à deviner ce qui leur était arrivé. Je me demandais : ‘‘Comment peux-tu leur faire ça ? Pourquoi m’emmènent-ils là ?‘‘ Je suis ressortie de certaines scènes complètement vidée.
En terminant le livre, avez-vous finalement trouvé les réponses à ces questions ? Pourquoi vos personnages vous ont-ils emmenée jusque-là ?
On me demande souvent si je suis la psy de mes personnages, notamment par rapport à mon premier métier. Je réponds que c’est plutôt l’inverse : ce sont mes personnages qui sont mes psys. Ils me font cheminer personnellement et m’apportent quelque chose dans ma réflexion de femme, de mère de famille, de fille de mes parents. Je finis toujours par me dire : ‘‘Ah, c’était donc ça !‘‘ Il y a cette dimension-là dans chacun de mes romans. Ce sont mes problématiques personnelles, mais mes personnages m’aident à les explorer.
Je vous le dis : j’ai une écriture très sadomasochiste [Rires] ! C’est un plaisir extrême pour moi d’écrire, mais j’ai besoin que cette écriture se fasse dans la douleur. Si je n’ai pas mal, si je ne doute pas, si je bloque parce que je n’arrive pas à avancer ou parce que je trouve qu’un personnage ne me dit pas assez vite ce qu’il a au fond des tripes, c’est que je suis passée à côté de quelque chose. L’écriture ne peut pas être un long fleuve tranquille.
Vous dites que l’écriture passe par la douleur. Est-ce aussi parce que les épreuves permettent, selon vous, de mieux comprendre ce que signifie vivre ?
Cela m’arrive à chaque roman, parce que j’aime aussi traiter les aspérités de la vie avec mes personnages. Je ne cherche pas à raconter une jolie histoire. Même si ce sont souvent de belles histoires au bout du compte, je crois que l’on se connaît et que l’on se découvre à travers les épreuves.
Écrire des romans, raconter des histoires, c’est aussi vivre d’autres vies que la mienne. J’ai cette chance extraordinaire, à chaque fois que j’écris un roman, de vivre d’autres vies. Je suis ravie de ne pas avoir vécu celles de mes personnages, il faut être honnête ! Mais cela me fait grandir et réfléchir.
Cela me rappelle surtout de ne pas juger les autres, parce qu’on ne sait pas comment on aurait réagi à leur place. Je pourrais juger Suzanne et Vadim d’être entrés dans ce non-dit pathologique avec leur fils, mais ils ont cru le protéger et se protéger. Ils pensaient bien faire. Je peux les comprendre. C’était tellement douloureux qu’il fallait continuer à avancer et essayer de se reconstruire. C’est aussi cela qui m’intéresse dans l’écriture : cette empathie pour des personnages complexes. On peut parfois avoir du mal à être avec eux et, en même temps, les comprendre.
Cette empathie est-elle présente dès le début de l’écriture ?
Il faut que je la ressente pour me lancer véritablement dans l’écriture. Avant de commencer, il y a plusieurs mois de réflexion. Je tourne autour de mes personnages, j’essaie de faire connaissance avec eux. Il y a les premières semaines, voire les premiers mois de brouillon, où ils m’échappent encore. Puis, à un moment, le déclic se fait et c’est parti.
Avec parfois des pauses, parce que, comme je le disais, ce n’est pas un long fleuve tranquille. Mais, au-delà de l’empathie que j’ai pour eux, pour me lancer dans ce que j’appelle l’écriture pure, il faut que je sente que je vais être en fusion totale avec eux.
« Écrire des romans, raconter des histoires, c’est aussi vivre d’autres vies que la mienne. J’ai cette chance extraordinaire, à chaque fois que j’écris un roman, de vivre d’autres vies. »
Agnès Lugand-Martin
Ce qu’ils ressentent, je dois le ressentir : je suis en colère, heureuse, angoissée ; je ris, je pleure, je tombe amoureuse. Je peux avoir le ventre noué, la gorge serrée, rêver la nuit ou avoir des insomnies comme eux. J’ai besoin d’atteindre cet état. Tant que je ne le ressens pas, je ne suis pas prête à écrire. Je suis encore dans cette phase où l’on se tourne autour et où je dois brouillonner.
Pourquoi avoir choisi Folegandros pour faire vivre cette histoire ? L’île apporte-t-elle aussi une forme de lumière à ces destins brisés ?
Je connaissais Folegandros et les îles grecques depuis presque 30 ans, mais lorsque j’ai commencé à avoir cette idée d’un homme et d’une femme qui se sont aimés, qui ont eu un enfant et qui doivent refaire corps pour renouer avec lui, je n’ai pas immédiatement pensé à Folegandros.
L’île est arrivée dans un second temps. Je me suis dit qu’elle était idéale pour qu’Andreas aille se cacher au tout début. Je n’avais pas encore compris pourquoi. Je ne savais pas encore que cette planque n’en était pas une, mais qu’il s’agissait en réalité d’un retour aux sources.
Au fur et à mesure que j’ai appris à connaître mes personnages, j’ai compris que la vie de Suzanne et Vadim s’était faite dans les Cyclades, que cette île avait son importance et qu’elle leur correspondait. Folegandros est une île très particulière. Ce n’est pas une image de carte postale avec uniquement des plages de sable blanc. Il y a quelques très belles plages, mais certaines sont aussi très inaccessibles, à moins d’y aller en bateau ou de marcher pendant trois heures. Ce sont des falaises abruptes qui tombent dans la mer Égée.
C’est une île véritablement battue par le meltem, avec quasiment aucun arbre. Elle est très minérale et possède quelque chose de magnétique. Pour le moment, elle a aussi préservé son authenticité. C’est une volonté de l’île, même s’il y a de plus en plus de tourisme. J’ai ressenti quelque chose de très fort là-bas. Finalement, c’est aussi ce que Suzanne, Vadim et Andreas ont ressenti.
Votre rapport aux lieux semble très sensoriel. Pourquoi est-il si important pour vous de les avoir réellement vécus ?
Quand je découvre un endroit, je reste très ouverte. Comme lorsque j’écris à partir d’un lieu, j’ai besoin de l’avoir palpé avec mes cinq sens. Quand je vais quelque part, mes chakras sont ouverts : j’absorbe les odeurs, les sons, les voix, les gens, la lumière. J’ai besoin de cela parce que je me dis que, peut-être, un jour, j’aurai envie de le retranscrire dans une histoire.
Je serais incapable d’écrire sur un lieu que je ne connais pas simplement parce que j’aurais fait des recherches sur Google, regardé des photos ou demandé à une intelligence artificielle. Si je ne connais pas un endroit, je n’écris pas dessus. Cela se ressentirait dans le récit. J’ai vraiment besoin d’avoir vécu cela dans ma chair pour pouvoir le retransmettre à mes personnages.
Qu’est-ce que Retour à Folegandros vous a appris que vos précédents romans ne vous avaient pas encore permis d’explorer ?
D’un roman à l’autre, j’essaie toujours d’aller plus loin. Avec celui-ci, notamment par sa construction, les multiples points de vue et le fait de jouer avec le temps, j’ai eu l’impression de ne plus rien m’interdire. À force d’essayer de contrôler, j’ai finalement fait tout l’inverse : j’ai tout lâché. Je me suis véritablement abandonnée à ce roman, sans avoir aucune certitude sur le moment où j’arriverais à son terme.
J’ai laissé planer le flou quasiment jusqu’à la dernière minute. Je ne savais pas combien de temps il allait me demander. Ils m’ont demandé beaucoup de temps au début, pour que nous arrivions à nous apprivoiser et à apprendre à vivre ensemble, tous autant qu’ils sont. J’ai simplement accepté de prendre le temps qu’il faudrait. Avec ce roman, j’ai finalement oublié toutes les contraintes.
La musique occupe une place très importante dans votre processus d’écriture. Comment travaillez-vous avec elle ?
Je ne peux pas écrire sans musique. S’il n’y a pas de musique, je n’écris pas. La playlist n’est pas là en décoration : elle fait véritablement partie de mon processus créatif. Chaque scène, chaque morceau correspond à une scène du roman. Tant que je n’ai pas trouvé le bon morceau, je n’écris pas.
Cela peut me prendre des heures, voire des jours. Il faut créer une alchimie entre ce que je ressens à l’écoute du morceau et ce que je projette d’écrire : ce que vont traverser mes personnages, leurs émotions, leurs ressentis. Parfois, je commence à écrire en me disant : ‘‘C’est bon, j’ai trouvé le bon morceau.‘‘ Et au bout d’une heure, je me rends compte que non, ce n’est pas ça du tout. C’est pour cela que je dis que la musique fait vraiment partie de mon processus créatif.
J’ai fini par proposer cette playlist aux lecteurs en leur disant que, s’ils le souhaitent, ils peuvent tenter l’expérience de lire le roman avec la playlist, avant ou après. Et lorsque je retravaille mon roman, je reprends la playlist du début à la fin. Si je dois écouter un morceau en boucle pendant quatre heures pour travailler une scène, je l’écoute en boucle pendant quatre heures.
On pourrait presque parler de bande originale plutôt que de playlist. Votre écriture possède d’ailleurs quelque chose de très cinématographique.
C’est exactement ça : ce n’est pas une playlist, c’est une bande originale. Je vois les scènes dans ma tête. Les images se déroulent véritablement et c’est cela que j’ai besoin d’écrire. La musique m’accompagne et, lorsque je trouve le bon morceau, elle me permet d’aller encore plus loin dans ce que j’imaginais, notamment dans les émotions.