Souvent relégué en fin de journal, le fait divers fascine. Plus qu’une simple anecdote, il est le miroir de notre société, de nos peurs intimes et de nos failles collectives. De la construction médiatique à l’analyse psychologique, en passant par ses liens avec la littérature et la justice, cet article décrypte la mécanique implacable de ces drames du quotidien. Une réflexion passionnante sur ce que notre curiosité révèle de nous-mêmes.
Introduction
Le fait divers occupe une place singulière dans notre rapport à l’information. Il apparaît souvent dans une rubrique secondaire des journaux, à côté de la politique, de l’économie ou de l’actualité internationale. Pourtant, il attire immédiatement l’attention du lecteur. Un accident, une disparition, un meurtre, un incendie, une affaire judiciaire ou un acte de violence peuvent susciter davantage de curiosité qu’un événement politique majeur. Le fait divers semble parler de vies ordinaires, parfois anonymes, mais il donne à ces existences une dimension exceptionnelle. Il transforme un événement particulier en récit collectif.
Cette place paradoxale explique la fascination que le fait divers exerce depuis longtemps. Il est à la fois réel et raconté, banal et extraordinaire, individuel et social. Il présente un événement qui semble isolé, mais qui révèle souvent les peurs, les tensions et les valeurs d’une époque. Derrière l’histoire d’une victime, d’un coupable ou d’une famille, se dessinent des interrogations plus générales sur la justice, la culpabilité, la violence, la mort, le hasard et la responsabilité.
Il est possible de se demander pourquoi le fait divers nous fascine autant et ce qu’il révèle de notre société. Le fait divers n’est-il qu’un récit destiné à divertir ou constitue-t-il également une manière de comprendre les individus, les institutions et les peurs collectives ?
De l’insignifiance apparente à la construction narrative
Le mot « fait divers » semble désigner un événement sans importance particulière, appartenant à la diversité quotidienne des nouvelles. Il s’agit de ce qui ne relève pas directement des grandes catégories de l’information politique, économique, diplomatique ou culturelle. Le fait divers est souvent défini par défaut : il serait ce qui reste lorsque les événements considérés comme majeurs ont été classés.
Pourtant, cette apparente insignifiance est trompeuse. Le fait divers n’est pas sans importance pour celui qui le vit. Pour les victimes, les familles et les proches, il représente parfois une catastrophe irréversible. Ce qui est présenté comme un événement secondaire dans un journal peut constituer le centre absolu de l’existence de ceux qui sont concernés.
Le fait divers d’Annik Dubied et Marc Lits permet de comprendre cette contradiction. Le fait divers ne se définit pas seulement par la nature de l’événement raconté, mais aussi par la manière dont les médias le sélectionnent, le découpent et le mettent en récit. Un accident n’est pas spontanément un fait divers. Il le devient lorsqu’il est isolé, raconté, titré, illustré et intégré à un dispositif d’information. Le fait divers est donc à la fois un événement réel et une construction narrative.
Cette construction lui donne une forme particulière. Le récit commence souvent par une situation relativement ordinaire, puis un élément inattendu vient rompre l’équilibre initial. Une personne disparaît, un conflit familial dégénère, un voisin découvre un corps, un enfant se perd, un accident survient dans un lieu familier. Le fait divers repose ainsi sur une rupture : quelque chose d’exceptionnel fait irruption dans le quotidien.
Cette rupture explique en partie son efficacité narrative. On reconnaît le monde décrit : une rue, une maison, une école, un immeuble, une famille, un trajet en voiture. Puis un événement imprévisible transforme ce cadre familier en lieu de danger. Le fait divers nous rappelle que la catastrophe peut surgir n’importe où, à n’importe quel moment, dans des espaces qui ressemblent aux nôtres.
L’anatomie d’un récit implacable
Anatomie du fait divers, par Bob Garcia, invite à considérer le fait divers comme un organisme narratif composé de plusieurs éléments. Comme un récit policier ou une tragédie, il possède des personnages, un lieu, une temporalité, une tension et souvent une révélation finale.
Le premier élément est généralement l’événement lui-même. Il peut s’agir d’un crime, d’un accident, d’une disparition, d’un acte de courage ou d’un phénomène étrange. Mais cet événement n’est jamais présenté seul. Il est entouré de détails qui lui donnent une atmosphère et une signification. L’âge des victimes, leur profession, leur environnement familial, la météo, l’heure des faits ou encore la configuration du lieu peuvent devenir des éléments essentiels du récit.
Le deuxième élément est la présence de personnages facilement identifiables. Le fait divers distribue souvent les rôles de manière relativement claire : une victime, un suspect, un coupable présumé, des témoins, des enquêteurs, des proches, parfois un voisin ou un passant qui découvre la situation. Même lorsque la réalité est plus complexe, le récit médiatique tend à organiser les individus selon des fonctions narratives.
Le troisième élément est le lieu. Dans le fait divers, le lieu n’est jamais totalement neutre. Une maison familiale peut devenir une scène de crime. Un parking, une forêt, une route ou une gare peuvent être associés à la peur. Un espace ordinaire se charge soudain d’une signification nouvelle. Après la médiatisation d’un événement, le lieu peut rester marqué par le souvenir de ce qui s’y est produit.
Le quatrième élément est le temps. Le fait divers joue souvent sur le contraste entre la durée banale de la vie quotidienne et la brutalité d’un instant. Une journée ordinaire bascule en quelques minutes. À l’inverse, certaines affaires s’étendent sur plusieurs jours, plusieurs mois ou plusieurs années. Les recherches, les interrogatoires, les procès et les rebondissements entretiennent alors une forme de suspense.
Enfin, le fait divers repose sur une tension entre ce qui est connu et ce qui reste mystérieux. Même lorsque l’événement a déjà eu lieu, le récit conserve des questions : pourquoi le crime a-t-il été commis ? Que s’est-il passé exactement ? Qui dit la vérité ? La victime connaissait-elle son agresseur ? L’accident était-il évitable ? Le mystère nourrit l’attention d et encourage la poursuite de l’enquête.
Le fait divers possède une structure identifiable. Il n’est pas une simple accumulation de faits. Il est organisé en fonction d’un point de vue, d’une progression et d’un effet recherché.
La mécanique de l’attention
Bérénice Mariau, dans son livre Mécanique du fait divers, met en évidence les procédés qui rendent ce type de récit efficace. Le fait divers fonctionne comme une machine narrative : il sélectionne certains éléments, en écarte d’autres, insiste sur des détails précis et construit une relation émotionnelle avec le lecteur.
La première étape de cette mécanique est la sélection. Chaque jour, de nombreux accidents, infractions et conflits se produisent. Tous ne deviennent pas des articles. Les médias choisissent ceux qui présentent un caractère particulier : une violence exceptionnelle, un contexte inattendu, un profil surprenant, un lieu symbolique ou une issue dramatique.
Le fait divers est donc lié à la notion de rupture de la normalité. Plus l’événement semble improbable, plus il attire l’attention. Un crime commis par une personne considérée comme respectable, une disparition sans explication, un accident provoqué par une circonstance inhabituelle ou un acte héroïque accompli par un inconnu possèdent une forte valeur narrative.
La deuxième étape est la dramatisation. Elle ne signifie pas nécessairement que les faits sont inventés, mais que leur présentation insiste sur certains aspects émotionnels. Le titre peut mettre en avant la violence, le mystère ou l’injustice. La photographie peut humaniser une victime ou, au contraire, créer une impression de menace. Le vocabulaire peut transformer une information en histoire inquiétante.
La troisième étape est l’identification. Pour nous intéresser, le fait divers doit nous permettre de nous reconnaître dans la situation ou d’imaginer qu’elle pourrait nous arriver. Nous ne connaissons pas les personnes concernées, mais nous pouvons nous reconnaître dans leur âge, leur profession, leur famille ou leur environnement. Le fait divers crée ainsi une proximité paradoxale entre des inconnus et nous-même.
La quatrième étape est la recherche d’une explication. Même lorsqu’il s’agit d’un événement accidentel, nous cherchons une cause. Le hasard pur est difficile à accepter. Nous voulons comprendre ce qui s’est passé, identifier une erreur, une faute, une intention ou une circonstance. Cette recherche donne au fait divers une dimension presque pédagogique : il nous apprend ce qu’il faut éviter, ce qu’il faut surveiller et ce qui peut menacer l’ordre quotidien.
La mécanique du fait divers repose enfin sur la clôture. Un événement incompréhensible devient plus supportable lorsqu’il reçoit une conclusion : arrestation d’un suspect, ouverture d’une enquête, verdict d’un tribunal, retrouvailles avec une personne disparue ou identification d’une victime. La justice et l’enquête fournissent souvent une forme de fermeture narrative, même si elles ne suffisent pas toujours à réparer les conséquences humaines du drame.
Une psychanalyse du drame : le miroir de nos peurs enfouies
Patrick Avrane dans Les faits divers. Une psychanalyse, propose d’aborder le fait divers comme une forme de révélation des peurs humaines. La psychanalyse permet ici de comprendre pourquoi certains événements nous touchent alors même qu’ils ne nous concernent pas directement. Le lecteur ou le spectateur ne se contente pas d’apprendre une information : il est confronté à des images, des situations et des possibilités qu’il préfère habituellement tenir à distance.
Le fait divers met en scène des peurs fondamentales : la mort, la séparation, l’abandon, la trahison, la violence familiale, la perte de contrôle et l’injustice. Il rappelle que les liens les plus proches peuvent parfois devenir des sources de danger. La famille, le voisinage, le couple ou la communauté, qui devraient normalement protéger, peuvent être traversés par la violence.
Cette dimension est particulièrement forte dans les affaires qui se déroulent dans des lieux familiers. Un domicile, une chambre, une voiture ou une école ne sont pas seulement des décors. Ce sont des espaces associés à la sécurité. Lorsque la violence y fait irruption, l’événement produit un sentiment d’inquiétante étrangeté : ce qui était connu devient soudain menaçant.
Le fait divers révèle ainsi la fragilité de l’ordre quotidien. Nous avons besoin de croire que le monde est relativement prévisible. Nous organisons nos journées selon des habitudes, des règles et des repères. Le fait divers introduit une fissure dans cette représentation. Il nous montre que les habitudes ne suffisent pas toujours à protéger contre le hasard ou la violence.
La fascination ne signifie pas que nous souhaitons la souffrance d’autrui. Elle repose souvent sur un mécanisme de projection. En lisant un fait divers, chacun peut imaginer ce qu’il aurait fait dans une situation comparable. On se demande comment nous aurions réagi, si nous aurions remarqué un danger, si nous aurions pu empêcher le drame ou si nous aurions reconnu les signes annonciateurs.
Cette projection peut concerner les victimes comme les auteurs présumés. On s’identifie à la personne agressée, à la famille qui attend, au témoin bouleversé ou à l’enquêteur qui cherche une explication. Mais on peut aussi être confronté à la figure du coupable. Cette confrontation est dérangeante, car elle pose la question de la part de violence qui existe potentiellement en chaque être humain.
Il ne s’agit pas de dire que tout individu est un criminel en puissance. Il s’agit plutôt de reconnaître que le fait divers oblige à réfléchir aux limites de la normalité. Les personnes présentées comme responsables d’actes graves sont parfois décrites comme des voisins ordinaires, des parents, des collègues ou des individus apparemment sans histoire. Cette banalité apparente nourrit l’inquiétude : le mal ne possède pas toujours un visage immédiatement identifiable.
Le fait divers répond alors à une double nécessité psychologique. D’un côté, il permet de tenir la violence à distance en la regardant comme l’histoire des autres. De l’autre, il nous oblige à admettre que cette violence appartient au monde dans lequel nous vivons et qu’elle pourrait nous atteindre. Le récit crée donc une distance tout en produisant une proximité émotionnelle.
La presse et les médias diffusent chaque jour des faits divers. Cette répétition peut sembler surprenante. Si ces récits sont douloureux ou inquiétants, pourquoi continuons-nous à les lire ? Une interprétation psychanalytique permet de voir dans cette répétition une tentative de maîtrise.
L’événement réel est imprévisible et souvent incompréhensible. Le récit, en revanche, lui donne une forme. Il possède un début, un développement et une fin. Il peut être relu, commenté et analysé. En transformant le chaos en histoire, le fait divers rend l’événement plus intelligible. La répétition des récits permet aussi de familiariser l’individu avec ce qu’il redoute.
Cela ne signifie pas que l’angoisse disparaît. Au contraire, chaque nouveau fait divers peut réveiller les précédents. Mais la mise en récit nous permet de reconstruire une certaine cohérence. On cherche des causes, des signes et des leçons. On se demande comment le drame aurait pu être évité. Cette démarche donne l’impression que le monde peut être compris, même si la compréhension reste partielle.
Le fait divers joue également sur le désir de connaître ce qui est habituellement caché. La mort, la sexualité, la violence familiale, la jalousie et les conflits d’argent appartiennent à des zones intimes de l’existence. Les médias les rendent visibles. Cette révélation peut être perçue comme une transgression, car elle ouvre l’accès à des secrets qui devraient rester privés. La curiosité du public se nourrit précisément de cette frontière entre le public et l’intime.
Punir et comprendre : les dimensions sociales et judiciaires
Le fait divers semble raconter une histoire particulière, mais il révèle souvent des phénomènes sociaux plus larges. Une affaire de violence conjugale peut renvoyer aux rapports de domination entre les sexes. Une affaire impliquant un jeune délinquant peut conduire à interroger la pauvreté, l’exclusion, l’éducation ou les conditions de vie. Un accident du travail peut mettre en évidence les insuffisances d’une organisation ou d’une réglementation.
La difficulté vient du fait que le fait divers tend à individualiser les causes. Il présente un responsable, une victime et une suite d’événements. Cette organisation rend le récit accessible, mais elle peut masquer les dimensions collectives du problème. En se concentrant sur la personnalité d’un individu, on risque d’oublier les institutions, les inégalités et les normes qui ont contribué à rendre le drame possible.
C’est ici que l’approche historique et sociale de Punir et comprendre. Entretiens avec Frédéric Chauvaud, de Michelle Perrot, prend toute son importance. Comprendre un crime ne signifie pas l’excuser. Il s’agit de replacer l’acte dans un contexte, d’étudier les normes de l’époque, les formes de justice et les représentations de la culpabilité. La punition répond à la nécessité de protéger la société et de reconnaître la gravité d’un acte. La compréhension, elle, cherche à expliquer les mécanismes qui ont conduit à cet acte.
Ces deux démarches ne devraient pas être opposées. Une société qui ne punit jamais risque de nier la responsabilité des auteurs et la souffrance des victimes. Mais une société qui ne cherche qu’à punir renonce à comprendre les conditions de reproduction de la violence. Le fait divers devient alors un point de départ pour une réflexion plus approfondie sur la justice.
La justice occupe une place centrale dans de nombreux faits divers. Le public attend une arrestation, un procès et une condamnation. Le verdict doit établir une vérité officielle et restaurer l’ordre qui a été bouleversé. La justice joue donc un rôle narratif autant qu’institutionnel : elle permet de donner une conclusion au récit.
Cependant, le procès ne résout pas toutes les questions. Il établit une responsabilité juridique, mais il ne restitue pas une vie perdue et ne supprime pas les conséquences du traumatisme. Il ne répond pas toujours à la totalité des interrogations morales ou psychologiques. Le fait divers peut alors continuer à vivre dans la mémoire collective bien après la fin judiciaire de l’affaire.
La tension entre punir et comprendre est particulièrement visible lorsque le public réagit à une affaire. Les médias et les réseaux sociaux favorisent parfois des jugements immédiats. Le suspect devient rapidement coupable aux yeux de l’opinion. Les commentaires simplifient la situation, désignent un responsable et réclament une sanction exemplaire. Cette réaction répond au besoin de réduire l’incertitude, mais elle peut menacer la présomption d’innocence.
Comprendre demande au contraire du temps. Il faut écouter les témoignages, vérifier les faits, étudier les circonstances et accepter la complexité. La compréhension ne produit pas toujours une réponse simple. Elle peut révéler des responsabilités multiples, des négligences institutionnelles ou des enchaînements qui ne se réduisent pas à la personnalité d’un seul individu.
La hiérarchie de l’émotion : qui retient l’attention ?
Les faits divers ne présentent pas toutes les victimes de la même manière. L’âge, le sexe, la profession, la nationalité, le milieu social et l’apparence peuvent influencer la manière dont une personne est représentée. Certaines victimes bénéficient d’une forte attention médiatique, tandis que d’autres restent presque invisibles.
Cette hiérarchie de l’émotion constitue un problème majeur. Une disparition peut mobiliser des milliers de personnes lorsqu’elle concerne un enfant ou une jeune femme, alors que d’autres disparitions reçoivent moins d’attention. De même, certains crimes sont présentés comme des tragédies incompréhensibles, tandis que d’autres sont associés à des préjugés concernant les quartiers populaires, les migrants ou les personnes marginalisées.
Le fait divers ne reflète donc pas seulement la réalité : il reflète aussi les valeurs et les représentations de la société qui le raconte. Les choix de vocabulaire, de photographie et de mise en scène indiquent quelles vies sont considérées comme particulièrement dignes d’intérêt. Le récit médiatique peut rendre une victime présente, mais il peut aussi la réduire à son statut de victime.
L’approche de Michelle Perrot, attentive à l’histoire sociale et aux rapports de pouvoir, permet de rappeler que la justice et la médiatisation s’exercent toujours dans un contexte historique. Les femmes, les enfants, les domestiques, les pauvres ou les minorités ont souvent été représentés à travers des catégories imposées par les institutions et les discours dominants. Étudier les faits divers consiste donc aussi à étudier les inégalités de visibilité et de parole.
À la croisée de l’information, de la littérature et de la mémoire
Le fait divers se situe à la frontière du journalisme et de la littérature. Il s’appuie sur des faits réels, mais il utilise des procédés de narration : suspense, portrait, description, accélération, retardement de l’information et mise en scène du dénouement. Cette proximité avec la littérature explique pourquoi certains faits divers ont été repris par des écrivains tels que Emmanuel Carrere avec L’adversaire, Florence Aubenas, L’inconnu de la poste, Leila Slimani, Chanson douce, Philippe Jaenada, La Serpe mais on retrouve aussi la thématique du faits divers dans des œuvres classiques telles Les Bonnes de Jean Genet, Madame Bovary de Gustave Flaubert.
Pour aller plus loin, Le fait divers en littérature, avec des dossiers rédigés par A. Clemente et Cédric Corgnet, nous propose une anthologie captivante où la réalité du fait divers nourrit la fiction.
Didier Decoin, dans son Dictionnaire amoureux des faits divers, assume cette relation personnelle et littéraire à l’événement. Le « dictionnaire amoureux » n’est pas un ouvrage froid ou purement encyclopédique. Il suppose un choix subjectif, une mémoire, une émotion et une voix. L’auteur ne se contente pas de classer des affaires : il montre ce que ces récits produisent sur celui qui les lit ou les raconte.
Cette dimension subjective est essentielle. Il n’existe pas de fait divers totalement neutre, car le choix de raconter un événement implique déjà un point de vue. Le journaliste, l’écrivain, l’historien et le lecteur ne regardent pas la même affaire de la même manière. Chacun insiste sur certains détails et attribue une signification particulière au récit.
La littérature peut toutefois apporter une profondeur que l’information immédiate ne possède pas toujours. Elle permet de restituer les silences, les hésitations et la complexité des personnages. Elle peut donner une place à ceux qui n’ont pas été entendus dans les médias. Elle peut également interroger les conséquences du drame au-delà de l’arrestation ou du verdict.
Les faits divers contribuent à la construction de la mémoire collective. Certaines affaires deviennent des références nationales. Elles sont régulièrement commémorées, racontées dans des livres, adaptées à la télévision ou évoquées dans des documentaires. Elles cessent d’être de simples événements pour devenir des symboles.
La mémoire transforme alors le fait divers. Avec le temps, les détails peuvent être oubliés, simplifiés ou réorganisés. L’affaire est parfois réduite à une image, une phrase ou un nom. Elle devient une histoire que chacun croit connaître, même si peu de personnes ont réellement étudié les faits.
Cette transformation comporte des risques. La mémoire collective peut confondre la réalité et la légende. Elle peut donner à certains protagonistes une dimension héroïque ou monstrueuse qui dépasse les éléments établis. Elle peut également réactiver la douleur des familles, surtout lorsque l’affaire est régulièrement relancée par les médias.
Mais la mémoire peut aussi remplir une fonction nécessaire. Se souvenir d’une victime permet de ne pas la réduire à une statistique. Raconter une affaire peut maintenir ouvertes des questions restées sans réponse. Dans certains cas, la médiatisation contribue à faire évoluer la loi, à améliorer les pratiques judiciaires ou à attirer l’attention sur des violences longtemps ignorées.
Les dérives du spectacle et la responsabilité éthique
La première limite du fait divers est sa transformation en spectacle. Parce qu’il mobilise la peur, la compassion et la curiosité, il peut être traité comme un produit destiné à attirer le public. Les titres deviennent plus sensationnels, les images plus insistantes et les récits plus dramatiques.
Cette logique commerciale peut conduire à une forme de concurrence entre les affaires. Les événements sont évalués selon leur capacité à provoquer une réaction émotionnelle. Une affaire complexe mais discrète peut être moins visible qu’un événement particulièrement spectaculaire. Le malheur devient alors une ressource médiatique.
Le spectacle pose un problème moral : les personnes concernées risquent de perdre le contrôle de leur propre histoire. La victime peut être réduite à une image, la famille transformée en personnage et le suspect présenté comme un monstre avant même la fin de l’enquête. La souffrance réelle devient le matériau d’un récit consommé rapidement.
Le fait divers exige souvent une grande rapidité de traitement. Or la rapidité peut favoriser les erreurs. Dans les premières heures qui suivent un événement, les informations sont incomplètes, contradictoires ou incertaines. Pourtant, les médias et les réseaux sociaux diffusent parfois des hypothèses comme s’il s’agissait de faits établis.
Cette confusion entre information, rumeur et interprétation peut avoir des conséquences graves. Une personne peut être injustement accusée. Une famille peut être exposée. Un témoignage peut être déformé. Une rumeur en ligne peut influencer l’enquête ou provoquer du harcèlement.
Le récit du fait divers supporte mal l’incertitude. Le public veut comprendre rapidement, identifier les responsables et connaître le dénouement. Mais le réel ne se conforme pas toujours à une structure claire. Certaines affaires restent sans solution, certains témoignages demeurent contradictoires et certaines motivations ne peuvent jamais être établies avec certitude.
La question éthique ne concerne pas seulement les journalistes. Elle concerne également le public. Lire, partager et commenter un fait divers sont des actes qui participent à sa circulation. Le lecteur doit donc s’interroger sur sa propre curiosité.
Pourquoi souhaite-t-il connaître certains détails ? Cherche-t-il à comprendre, à se protéger, à rendre hommage ou simplement à satisfaire une curiosité morbide ? Accepte-t-il de respecter la vie privée des personnes concernées ? Est-il capable de distinguer les faits établis des hypothèses ?
La lecture responsable suppose de conserver une distance critique. Il faut se méfier des récits trop bien construits, des oppositions trop simples entre innocence et culpabilité, et des explications qui désignent immédiatement un « monstre ». Il faut également se rappeler qu’un fait divers ne raconte jamais toute la vie d’une personne. Il sélectionne quelques moments et les transforme en identité publique.
Le fait divers comme miroir de notre condition
Le fait divers est bien plus qu’une information secondaire ou qu’un récit sensationnel. Il constitue une forme particulière de narration du réel. Il transforme un événement singulier en histoire partageable et donne une visibilité collective à des drames qui, sans lui, resteraient souvent inconnus. Son efficacité repose sur une véritable construction : sélection d’un événement, organisation des personnages, mise en scène du lieu, production du suspense et recherche d’une conclusion.
Le fait divers possède donc une double fonction. Il peut satisfaire la curiosité et produire du spectacle, mais il peut aussi aider à comprendre la société. Il révèle les normes, les inégalités, les violences et les fragilités d’une époque. Il montre quelles victimes sont écoutées, quelles affaires sont retenues et quelles explications sont privilégiées.
Toutefois, cette capacité de révélation ne doit pas faire oublier les dangers de la médiatisation. La souffrance ne doit pas devenir un simple objet de consommation. Les victimes ne sont pas des personnages fictifs, les familles ne sont pas des figurants et les suspects ne peuvent être condamnés par avance. Comprendre un fait divers exige donc de maintenir plusieurs exigences : raconter, vérifier, contextualiser et respecter.
Le fait divers nous fascine parce qu’il se situe à la frontière de notre monde et d’un monde que nous voulons tenir à distance. Il nous montre l’exception, mais à partir du quotidien. Il raconte l’histoire d’autrui, tout en nous renvoyant à nos propres peurs. Il donne un visage au hasard, à la violence et à la mort, mais il exprime aussi notre désir de comprendre et de rétablir un ordre. C’est cette tension qui explique sa longévité. Tant que les sociétés produiront de la violence, de l’injustice, du mystère et de l’émotion, le fait divers continuera d’exister comme récit, comme miroir et comme question adressée à chacun.