Entretien

Grand Corps Malade, Voir la mer : “J’ai grandi en banlieue, à Saint-Denis, où la vanne est un art de vivre”

15 septembre 2026

Par Benoît Gaboriaud

Illustration
Grand Corps Malade. ©Yann Orhan

Avec plus de deux millions d’albums vendus, il est incontestablement le slameur le plus populaire de France. Depuis 20 ans, Grand Corps Malade a su capter l’attention d’un public toujours fidèle. Et visiblement, il n’en a pas encore fini, comme en témoigne Voir la mer, son nouvel album. Rencontre.

Introduction

En 2006, avec son premier album Midi 20, Grand Corps Malade popularisait le slam, un phénomène en expansion mais encore assez méconnu à l’époque. Depuis, Fabien Marsaud, de son vrai nom, lui a insufflé plusieurs genres musicaux, de la pop au jazz en passant par le funk, grâce notamment à de nombreuses collaborations, devenues aujourd’hui l’une de ses forces. Pour célébrer cet anniversaire, l’artiste revient avec Voir la mer, un neuvième album qui fait merveilleusement le pont entre passé et présent, entre Saint-Denis et Montréal, où il a séjourné pendant un an.

Au bout de 20 ans de succès, comment gardez-vous les pieds sur terre ?

J’ai l’impression d’être resté moi-même, sans avoir appliqué de recette particulière. Je bénéficie d’une belle reconnaissance, je prends des photos avec les gens dans la rue, je signe des autographes, mais j’ai très sincèrement l’impression de ne pas valoir mieux qu’eux. J’ai juste un métier public. La notoriété ne m’a jamais fait tourner la tête. Je n’ai jamais changé mes habitudes. Vingt ans après, je suis plutôt content d’avoir réagi ainsi face au succès.

À vos débuts, en tant que slameur, votre écriture était souvent qualifiée de « thérapeutique », une étiquette qui vous déplaisait quelque peu. Pourquoi ?

J’avais l’impression que les médias m’enfermaient dans cette case. Je m’y suis donc opposé, car je trouvais ça réducteur. Le slam était avant tout pour moi un jeu d’écriture, des joutes verbales, mais aussi un terrain de rencontres conviviales dans les bars. C’était très important de le souligner, même si, évidemment, je ne peux pas rejeter l’aspect thérapeutique. Quand tu écris un texte, quand tu vas chercher au fond de toi, il y a forcément un côté introspectif. L’écriture m’a permis de traiter des thèmes que je n’abordais pas au quotidien, et ça m’a fait du bien, indéniablement.

Vous avez su vous distinguer en faisant évoluer le slam vers d’autres univers musicaux, comme ici la pop, le funk ou le disco. Ça fait justement partie du jeu pour vous ?

Le slam n’est pas un genre musical. Le slam, c’est un moment de rencontre dans les bars autour de textes déclamés a cappella. On peut ensuite confronter son texte à plein de genres musicaux, ce que je fais depuis neuf albums.

Sur ce dernier, il y a le morceau Les failles, qui tend vers le funk, et puis J’sais pas faire sans toi, doté d’un rythme et d’arrangements disco. Que je dise ou chante mon texte, je peux finalement le marier à plein d’univers musicaux et ainsi les explorer. C’es ce qui m’amuse.

À partir de 15,99€

Voir sur Fnac.com

Dans 20 ans plus tard, le Fabien de 2006 questionne celui d’aujourd’hui. Quel regard portez-vous sur votre premier album, Midi 20 ?

J’en suis très fier, même si je lui trouve quelques faiblesses dans la façon de poser les textes ou dans les arrangements. Évidemment, je ne le ferais pas de la même manière aujourd’hui, mais il a changé ma vie. Nous l’avons réalisé et produit quasiment en amateurs. Personne dans l’équipe n’avait auparavant sorti d’album : ni les musiciens, ni les producteurs, ni moi. Nous l’avons fait avec le cœur, sans trop réfléchir, à partir des textes de slam que j’avais écrits. Il m’a pourtant révélé et m’a permis de faire de grandes tournées. Je le regarde aujourd’hui avec beaucoup d’émotion.

À partir de 21,99€

En stock

Acheter sur Fnac.com

Dans cette même chanson, le Fabien de 2006 vous demande si vous gardez encore un peu d’innocence. Sauriez-vous y répondre ?

Pas facile ! J’espère avoir gardé un peu de candeur, d’innocence et de fraîcheur au moment où j’écris mes textes. J’essaie de ne pas trop penser à la suite, à l’album, à la scène ou aux questions des journalistes qui vont réagir à telle ou telle phrase. Il y a des moments où j’arrive à m’en détacher, mais inutile de se mentir, je ne peux pas être aussi innocent qu’il y a 20 ans. Maintenant, quand j’écris un texte, j’ai le privilège de savoir qu’il va être écouté, donc forcément, dans un coin de mon cerveau, j’y pense, même si j’essaie de faire abstraction.

J’en ai pas encore fini de Grand Corps Malade.

L’album commence par la chanson J’en ai pas encore fini, dans laquelle vous précisez : « Mon optimisme est mal élevé. Il ouvre tout le temps sa gueule. Dans chacun de mes albums, il veut être le premier single ». C’est lui qui vous anime encore aujourd’hui ?

Il ne m’a jamais lâché, et heureusement. Il m’a bien aidé dans les moments les plus sombres, puis à mener aussi des combats silencieux. Il est en moi depuis toujours, un bon allié face aux épreuves. Il me guide au jour le jour.

Le mot « mélancolie » a souvent servi à qualifier votre univers. Peut-on désormais y ajouter celui « d’optimisme » ?

Ce serait un poil réducteur de définir ma musique par ces deux seuls mots. J’y aborde des thèmes engagés, introspectifs, légers ou même joyeux. Mais c’est vrai que la mélancolie et l’optimisme sont deux traits de mon caractère. Ils font partie de la vie de beaucoup de gens. Nous passons tous d’une humeur à une autre, et j’aime cette idée que ma musique en témoigne, qu’elle soit le reflet de la vie.

Grand Corps Malade.©Yann Orhan

Sur scène, je communique énormément avec le public, je ris beaucoup avec lui, en rupture avec certains textes plus mélancoliques. J’y travaille. J’essaie d’harmoniser au mieux l’ensemble. Mais finalement, ça se fait assez naturellement.

D’ailleurs, vous dites aussi dans cette chanson : « J’en ai pas fini de faire des vannes, dans les soirées, les enterrements, dans les joies et les drames ». Êtes-vous un expert en la matière ?

Tous ceux qui m’ont vu sur scène depuis 20 ans peuvent, je crois, en témoigner. Ce côté vanneur me vient de mon passé. J’ai grandi en banlieue, à Saint-Denis, où la vanne est un art de vivre. Chambrer gentiment les gens autour de moi a toujours fait partie de ma personnalité. Ça me permet aussi de détendre l’atmosphère quand je suis sur scène et de me rapprocher du public.

Le titre Traces fait aussi référence à votre passé, à vos origines : la banlieue. Ce n’est pas la première fois que vous lui consacrez une chanson. Pourquoi avez-vous choisi de vous entourer de SDM cette fois-ci ?

J’ai eu l’occasion de le voir en concert pendant mon année à Montréal. Humainement et artistiquement, il m’a convaincu. J’avais envie d’apporter à ce titre une touche hip-hop, car j’y parle de la banlieue différemment, des traces qu’elle a laissées sur moi, et non de la manière dont j’y ai grandi, comme dans Je viens de là, extrait d’Enfant de la ville (2008). SDM s’est donc imposé.

Traces de Grand Corps Malade avec SDM.

Cet album contient d’autres duos, avec Cœur de Pirate pour parler de l’hiver à Montréal, mais aussi avec Mentissa et Styleto. Est-ce devenu votre marque de fabrique ?

J’en ai effectivement fait beaucoup. On me fait surtout la remarque depuis Mesdames (2020), un album fait exclusivement de duos. C’est un exercice que j’aime, mais qui est aussi un peu périlleux. Il faut trouver le thème qui justifie de réunir deux artistes mais aussi qu’il y ait une alchimie au niveau vocal. Je rencontre toujours mon ou ma partenaire avant de me lancer car je les écris uniquement sur mesure.

Le prochain rêve de Grand Corps Malade avec Styleto.

Vous revenez d’un séjour d’un an à Montréal qui a fortement imprégné le disque. Plusieurs chansons y sont consacrées. Quels souvenirs en gardez-vous ?

De bons souvenirs. Ça a été une année magnifique en famille. Et un an, forcément, ça laisse des traces. Je me suis rendu compte, après coup, que plusieurs titres de l’album étaient consacrés à Montréal, à cette idée d’être loin de la France et de faire une pause. Le morceau Voir la mer, qui a donné son nom à l’album, est symbolique de ce temps passé là-bas. Il évoque l’idée de se poser, de prendre son temps et de reprendre son souffle.

La chanson Drôle de lettre est votre Lettre à France de Polnareff. Tout ce temps, vous la regardiez de loin, observant l’extrême droite prendre de plus en plus de place. Vous avez souhaité réagir à cette montée dans Pas de fatalité.

J’écris généralement sur des choses personnelles, mais aussi parfois sur des événements qui se déroulent autour de moi et qui m’impactent. Cette parole raciste complètement décomplexée que l’on peut entendre sur les plateaux télé à une heure de grande écoute m’inquiète, m’étonne encore et me choque profondément. J’ai voulu m’exprimer à ce sujet, dire ce que j’avais sur le cœur. Je ne mâche pas mes mots. Ce texte est peut-être celui qui est le plus frontalement politique que j’ai jamais écrit.

Cet album va donner lieu à une tournée qui débutera le 21 janvier à Toulouse. Quelle forme prendra-t-elle ?

Nous avons enregistré l’album quasiment dans les conditions du live, sans électronique, avec des instruments organiques. Nous étions tous en studio en même temps. C’est donc assez facile de l’imaginer sur scène. Je serai entouré d’au moins cinq ou six musiciens, avec une base évidente de piano, guitare, basse et batterie. Il y aura aussi sûrement quelques cordes. Et comme nous nous produirons dans de grandes salles, type Zénith, nous allons travailler sur la scénographie et les lumières. Nous sommes en train d’y réfléchir.

À lire aussi

Article rédigé par
Pour aller plus loin