Critique

JE : Lilia Hassaine, façon Charlotte Brontë, écrit le grand roman de la rentrée littéraire

20 août 2026

Par Léonard Desbrières

Illustration
Lilia Hassaine présente ”JE” durant la rentrée littéraire. ©Francesca Mantovani pour Gallimard

[Rentrée littéraire 2026] Passée maîtresse dans l’art du contrepied, Lilia Hassaine choisit dans son nouveau roman de se placer dans l’angle mort de Jane Eyre, chef-d’œuvre de Charlotte Brontë, pour donner voix à un personnage de femme injustement traité, celui de Bertha Mason, la première épouse de Rochester, la folle du grenier. Un geste fort et un sublime roman. De quoi définitivement entrer dans la cour des grands ?

Introduction

L’œil du paon en 2019, premier roman sous forme de tragédie grecque où l’hubris condamne une jeune femme de notre temps ; Soleil amer en 2021, une chronique sociale sur l’intégration ; puis un surprenant pas de côté vers l’imaginaire en 2023 avec Panorama, polar futuriste qui interroge la transparence et la société de surveillance : les débuts littéraires de Lilia Hassaine passionnent et impressionnent.

La jeune écrivaine de 34 ans, connue du grand public pour ses années passées sur le plateau de Quotidien, déroule sa partition, faisant sans cesse muter son œuvre, donnant toujours plus d’ampleur à son style et à sa narration, tout en déjouant les attentes et contournant les sentiers balisés. Au point de faire naître une interrogation et une excitation à chaque nouveau roman publié : à quelle sauce allons-nous être mangés cette année ?

Dans les pas de Charlotte Brontë

Les titres sont parfois trompeurs et certaines conclusions hâtives pourraient bien vous induire en erreur. Si un JE, en majuscule, trône sur la couverture, il ne s’agit pas ici d’une autofiction ou d’un récit intime écrit à la première personne. Ces deux lettres renvoient en fait aux initiales d’un des personnages les plus emblématiques de la littérature, une jeune fille qui prête son nom à un monument du roman gothique anglais, Jane Eyre, de Charlotte Brontë. Pas familier avec ce classique du XIXe siècle ? Une petite séance de rattrapage s’impose.

À partir de 21€

En stock

Acheter sur Fnac.com

Quelle histoire nous raconte ce texte écrit en 1847, par une femme de 30 ans à peine, s’adressant à nous à la première personne, comme pour souligner un caractère autobiographique assumé ? Jeune orpheline pauvre et maltraitée, Jane Eyre survit grâce à une impressionnante force de caractère et parvient à se faire embaucher comme gouvernante au domaine de Thornfield. Là-bas, elle tombe amoureuse de son mystérieux et sombre employeur, Mr Rochester, un homme au passé complexe et mouvementé. Malgré leur différence d’âge et la beauté de Miss Ingram, qui lui est promise, ce dernier cède lui aussi à ses sentiments et promet à Jane de l’épouser.

Mais, alors que leur mariage est imminent, Jane découvre le lourd et tragique secret de Rochester : marié dans sa jeunesse sous l’influence de son père et de son frère à une femme qui a depuis perdu la raison, il n’a jamais divorcé et ne peut donc pas mener à bien la cérémonie. Pire, sa femme vit cachée et enfermée là-haut, dans les combles de Thornfield Hall.

La bande-annonce du film Jane Eyre par Cary Fukunaga.

La mystérieuse Bertha Mason

Dans Jane Eyre, elle s’appelle Bertha Mason, Rochester jure qu’on l’a forcé à l’épouser, qu’elle est devenue folle à lier. Elle hante le roman et Thornifield Hall comme une présence monstrueuse au point que la postérité en a fait un personnage quasi horrifique, qu’on a cruellement surnommé « The madwoman in the attic » – Traduisez « la folle du grenier ».

C’est à elle que Lilia Hassaine va redonner une histoire, une voix et donc une humanité. Ce faisant, elle marche dans les pas d’une autre romancière, la dominicaine Jean Rhys, qui, en 1966 dans La prisonnière des Sargasses, chef-d’œuvre injustement méconnu en France, avait déjà vengé la mémoire de cette femme, faisant d’elle non pas une ombre menaçante, mais une héroïne, avec une vie, un passé.

À partir de 12€

En stock

Acheter sur Fnac.com

Comme un symbole, Lilia Hassaine et Jean Rhys commencent d’ailleurs par le même geste fort : rendre à Bertha Mason son vrai nom et sa véritable origine. Oubliez ce patronyme imposé par Rochester à sa femme, on découvre donc Antoinette Cosway, jeune créole jamaïcaine. Mais, là où Jean Rhys, comme dans une sorte d’« origin story », nous contait son enfance, celle d’une fille de riches propriétaires terriens chahutés par l’abolition de l’esclavage, Lilia Hassaine se concentre plutôt sur sa vie de femme, progressant vers l’œuvre originelle de Charlotte Brontë pour en façonner le contrepoint.

Elle n’en oublie pas pour autant la Jamaïque, décor et presque personnage de la première partie de JE. Des pages portées par une poésie folle, où la nature, les paysages, les couleurs et même les odeurs enivrent. Mais des pages où la violence coloniale et les rapports de domination se font sentir. La deuxième partie, qui commence avec le départ pour l’Angleterre, est quant à elle beaucoup plus inquiète, beaucoup plus sombre. Si la rencontre avec Rochester a été marquée du sceau de la passion amoureuse pour Antoinette, lui feint la passion et n’a d’yeux que pour sa dot. Peu à peu se dévoilent ses manipulations, son emprise et son dédain, véritable source du mal qui agitera plus tard la pauvre femme.

Une relecture contemporaine et féministe

En déroulant son récit dans les interstices, les replis, les zones d’ombre d’un classique de la littérature, Lilia Hassaine s’approprie un procédé périlleux, mais particulièrement excitant, qu’on voit de plus en plus en ce moment. Mais elle ne se contente pas de combler les vides et de venir s’accoler à l’histoire originelle. Avec son roman, elle réussit le pari de façonner une mise en perspective résolument contemporaine qui émeut et donne du grain à moudre. Alternant les formes narratives, les styles, tantôt lyrique, tantôt rageuse, elle donne l’opportunité à une femme de reconquérir son histoire avec les outils de pensée d’aujourd’hui.

Ainsi, JE donne une véritable incarnation romanesque au concept de gaslighting, une manipulation qu’on retrouve encore dans tant de strates de la société, visant à remettre en cause la parole des femmes en invoquant leur état mental. Plus largement, le roman bat en brèche toutes les formes de violences patriarcales et les lie directement aux violences coloniales, comme une convergence des luttes d’une puissante actualité.

Diablement romanesque, tirant avec force sur la corde des émotions, poussant à travers la fiction un cheminement et une réflexion : JE a tout du grand roman et, dans une rentrée littéraire singulière où les stars se font rares, laissant une chance à la nouvelle génération de se faire nom, Lilia Hassaine s’affirme comme une prétendante sérieuse au Graal de la saison.

À lire aussi

Article rédigé par