Critique

Le fabuleux piano de Sonia Devillers : la mémoire au bout des touches

25 août 2026

Par Claire Ferragu

Illustration
“Le fabuleux piano” de Sonia Devillers, le 27 août en librairie. ©Robert Laffont

[Rentrée littéraire 2026] Et si un piano pouvait raconter ce que les archives ont laissé dans l’ombre ? Avec Le fabuleux piano, à paraître le 27 août chez Robert Laffont, la journaliste de France Inter et écrivaine Sonia Devillers mène une enquête au long cours sur les spoliations de l’Occupation. Une histoire de disparition, de transmission et de mémoire, où la quête d’un objet finit par révéler bien davantage qu’un destin familial.

Introduction

« Elle voulait qu’on lui rende son piano, c’est-à-dire son passé », écrit Sonia Devillers. Les objets ne mentent pas. Ils se taisent, ce qui est autre chose. Ils passent de main en main, survivent à ceux qui les ont possédés, changent parfois de fonction, mais gardent en eux une mémoire que les archives ne suffisent pas toujours à restituer. C’est à partir de cette intuition que Sonia Devillers écrit Le fabuleux piano, un livre qui n’est ni tout à fait une enquête familiale ni tout à fait un récit historique. Un piano à queue en est le point de départ ; et derrière lui se dessine une histoire beaucoup plus vaste, celle des spoliations des familles juives sous l’Occupation, et de cette violence particulière qui consiste à déposséder les vivants jusque dans les objets les plus familiers.

Sonia Devillers connaît déjà ce territoire. Dans Les exportés (2022), elle remontait le fil de son histoire familiale pour faire apparaître, derrière les silences transmis d’une génération à l’autre, une réalité longtemps demeurée enfouie. Ici encore, son histoire intime sert de déclencheur. Mais l’enquête ne tarde pas à sortir du cadre familial. Car, derrière le destin d’un instrument se révèle une mécanique : celle d’une politique d’effacement qui ne s’est pas limitée aux corps et aux existences, mais s’est aussi attaquée aux maisons, aux meubles, aux livres, aux partitions, à tout ce qui pouvait témoigner d’une vie juive avant qu’elle ne soit brisée.

Ce que les objets gardent

Le choix du piano n’a rien d’anecdotique. On pense spontanément aux tableaux, aux bijoux, aux objets d’art lorsque l’on évoque les spoliations nazies. Un piano semble appartenir à une autre catégorie. Il est lourd, domestique, presque banal. Il est surtout intimement lié à la vie de ceux qui le possèdent. On apprend à jouer dessus, on s’y retrouve en famille, on y accompagne parfois les chansons ou les fêtes. Il occupe un salon comme un membre silencieux de la maisonnée. « Le piano a beau trôner dans un salon entre la bibliothèque et le canapé, il n’est pas un meuble comme les autres. » Sa valeur n’est pas seulement marchande. Elle est affective, familiale, sociale. Les inventaires peuvent en donner le prix ; ils ne peuvent pas comptabiliser ce qu’il représente.

C’est là que Sonia Devillers touche juste. Elle ne cherche pas à faire parler les archives au-delà de ce qu’elles peuvent dire. Les documents livrent des noms, des adresses, des listes, des traces administratives. Puis ils se taisent. Certaines pistes s’arrêtent. Des trajectoires demeurent incomplètes. Plutôt que de remplir ces blancs par la fiction, l’autrice les laisse apparaître. Cette prudence donne à l’enquête une force particulière : l’histoire n’est pas présentée comme un puzzle dont il suffirait de retrouver les dernières pièces, mais comme une matière trouée, dont certaines absences sont désormais irréparables.

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Une émotion presque à contretemps

L’écriture accompagne ce choix. Elle est claire, précise, tenue. Surtout, elle ne force jamais l’émotion. Celle-ci surgit presque à contretemps, au détour d’un document, d’une liste de biens confisqués ou d’une correspondance. La violence de la spoliation apparaît alors dans ce qu’elle a de plus glaçant : son caractère ordonné, administratif, presque quotidien. Il fallait inventorier, classer, transporter, vendre. La destruction d’une existence pouvait prendre la forme d’un formulaire. « Ici, la valeur d’un instrument détermine le prix d’une vie humaine », écrit l’autrice.

Le véritable sujet du livre est peut-être là : dans cette façon de comprendre que la dépossession ne commence ni ne s’achève avec la perte d’un bien. Que reste-t-il d’une famille lorsque ses objets sont dispersés ? Que devient une mémoire lorsque les choses qui permettaient de la transmettre ont disparu ? Et que peut encore signifier une restitution plusieurs décennies après les faits ?

Un objet parmi des milliers

Le livre n’apporte pas à ces questions des réponses artificiellement définitives. Il préfère suivre les traces, constater les lacunes, accepter parfois de ne pas savoir. Ce choix est à la fois sa force et sa limite. Car, lorsque l’enquête s’attarde sur les mécanismes administratifs de la spoliation, le récit perd par moments de son mouvement. La journaliste reprend le dessus sur la raconteuse d’histoires ; le lecteur est alors davantage informé que porté par l’enquête.

Mais cette lenteur a aussi sa nécessité. Elle empêche précisément de réduire le phénomène à quelques destins individuels. Le piano de la famille Enoch n’est pas une curiosité historique. Il appartient à une histoire collective. Derrière lui, il y en a des milliers d’autres. Et c’est parce que Sonia Devillers s’obstine à regarder un objet particulier qu’elle parvient à rendre perceptible l’ampleur d’un système.

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Une fois le livre refermé, ce n’est finalement pas tant l’image du piano qui demeure que celle du vide qu’il a laissé derrière lui. Un appartement vidé de ses habitants. Une famille privée de ses repères. Une histoire dont il manque des morceaux. Les objets ont ceci de particulier qu’ils peuvent survivre aux hommes ; encore faut-il savoir ce qu’ils ont traversé.

Un autre regard

À l’heure où les derniers témoins de la Shoah disparaissent et où la mémoire devient toujours davantage une histoire transmise, Le fabuleux piano rappelle qu’elle ne se trouve pas seulement dans les monuments, les cérémonies ou les grands récits. Elle peut tenir dans un meuble, une partition, une adresse, une trace presque effacée. « Rendre les meubles, c’est rendre souvenirs, honneur et dignité à ceux qui en ont été privés. » 

Il faut alors regarder autrement les objets qui nous entourent. Non pour leur prêter une mémoire qu’ils n’ont pas, mais pour se souvenir de ce qu’ils ont traversé. « Les beaux pianos vivent plus longtemps que les hommes »… C’est peut-être là la plus belle réussite du livre de Sonia Devillers : partir à la recherche d’un piano et finir par nous apprendre à écouter le silence laissé par ceux qui n’ont pas pu le récupérer.

Le fabuleux piano est attendu à l’occasion de la rentrée littéraire, le 27 août en librairie.

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