Critique

Dans Une histoire d’amours, Serge Joncour explore l’histoire tortueuse du Morvan

18 août 2026

Par Samuel Leveque

Illustration
Serge Joncour. ©Pascal Ito/Albin Michel

[Rentrée littéraire 2026] Une fois de plus, le romancier adapté de nombreuses fois à l’écran se plonge avec sensualité dans le passé des campagnes françaises.

Introduction

C’est un motif récurrent des romans de Serge Joncour : la vie dans la campagne française profonde, remplie de secrets, de non-dits et d’histoires oubliées. Comme dans Chien-Loup, en 2018, ou dans L’amour sans le faire quelques années plus tôt, c’est par le biais d’un couple se retirant à la campagne en quête d’une vie meilleure que nous entrons dans Une histoire d’amours. Mais, cette fois-ci, ce n’est pas le Lot qui est mis en scène, comme il l’est souvent dans l’œuvre du romancier, mais le Morvan, région somme toute méconnue du cœur de la Bourgogne. Et si Une histoire d’amours a une force, c’est celle de parvenir à remettre le passé torturé de ce territoire dans l’imaginaire historique français.

Des amours impossibles pour une région désolée

Croisant allègrement deux chronologies (2024 et 1824), le roman dresse le portrait de deux unions impossibles : celle, adultérine, que Franck, graphiste à la carrière en panne, va former avec Kelly, une voisine dont le couple est un échec patenté. Et celle, impossible et romanesque, que Joséphine, aristocrate malade du XIXe siècle naissant, va former envers et contre tous avec Rodoplhe, officier de santé d’origine modeste. Lequel fait office de seul médecin pour une région qui en a été vidée par la Révolution puis les guerres napoléoniennes.

La présentation du livre Une histoire d’amours de Serge Joncour.

Si l’intrigue centrale du roman tourne autour de l’enquête que Frank et Kelly vont mener pour découvrir le destin de ce couple interdit, son véritable sujet est incontestablement la fresque qu’il entend dresser du passé tortueux d’une région qui a profondément changé avec les siècles. Une région bien connue de l’auteur, puisque ses parents en sont originaires.

La Nièvre de 2024 reste une région relativement isolée, prisée du tourisme de nature et de petite montagne, refuge idéal des cadres parisiens et lyonnais en quête de verdure et de calme à deux heures de chez eux. Elle n’a plus, cependant, l’aspect ténébreux des années 1800, à l’époque où elle constituait une vaste étendue marécageuse, en proie à toutes les épidémies de paludisme et de choléra. Tout au long du roman, le contraste établi entre ces deux cartes postales d’un même lieu est absolument saisissant.

Entre émergence de la modernité et effacement de la mémoire

Longtemps, le récit s’attarde sur la manière dont la Bourgogne passe, au XIXe siècle, d’une région impraticable, ravagée par les moustiques et constellée d’eaux stagnantes, à un territoire quadrillé et administré par l’émergence d’une administration plus moderne et rationnelle du territoire. Ce faisant, Une histoire d’amours est aussi un récit du passage des systèmes de santé traditionnels à la science moderne.

Et cela par le portrait non pas d’un médecin du « monde d’avant » perclus de certitudes, mais d’un homme du peuple ayant acquis sur le front des méthodes et une pharmacopée plus modernes. Bien qu’il ne soit qu’un simple « officier de santé », figure que Joncour entend ici réhabiliter – comme il entend réhabiliter, par le personnage de Kelly, le rôle des aides-soignantes, maillon social essentiel des campagnes vieillissantes.

Loin de dresser un portrait angélique de ce processus de transformation géographique, Joncour s’attarde aussi sur la manière dont cet assèchement littéral d’une région ayant perdu l’essentiel de ses terres d’eau a sapé une partie de la mémoire de la région. Dans la moitié contemporaine du livre, les protagonistes s’avèrent assez dépendants de sources devenues extrêmement rares (quelques vieux documents, les souvenirs d’enfance d’une centenaire…) sur l’histoire et les transformations de la région.

On s’attarde également sur la manière dont les superstitions mortifères du passé ne laissent pas place à un monde de pure rationalité : le Morvan de 2024 est tout aussi habité de croyances, de préjugés et de secrets de famille que son double du passé. Pire que tout, la mémoire semble désormais devoir disparaître sous le poids d’outils livrant des réponses immédiates et éphémères, bridant la communication, autre obsession traversant l’œuvre du romancier. Un personnage voit ainsi toute la trace de son travail de bureau effacée par une « simple » mise à jour de ChatGPT, disparition bien plus rapide des souvenirs que leur effacement au fil de la mémoire familiale.

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En somme, si Une histoire d’amours n’échappe pas à certains clichés du genre du roman érotique de terroir (ni à un certain male gaze un peu daté peinant à faire exister le personnage féminin au-delà du nombre de boutons détachés de robe), il demeure un grand roman sur la manière dont nos générations héritent de leur territoire. Et comment de simples décisions en apparence locales (assécher un marais, paver une voie, moderniser l’officine d’un médecin…) peuvent transformer un espace habité sur des siècles et des siècles. Une introduction comme une autre au concept pour le moins moderne de microhistoire.

Une histoire d’amours est attendu le 19 août dans les librairies à l’occasion de la rentrée littéraire de 2026.

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