[Rentrée littéraire 2026] Quatre ans après l’immense succès de Beyrouth-sur-Seine, prix Goncourt des lycéens en 2022, le romancier franco-libanais revient avec un livre hybride où se mêlent autofiction et enquête fantasmée sur les traces d’un imam, grande figure progressiste libanaise, disparu mystérieusement en 1978. Audacieux, troublant, passionnant.
Introduction
C’est l’histoire d’un chrétien qu’on prend parfois pour un juif et qui publie un livre sur un imam. Non, ceci n’est pas le début d’une de ces blagues lourdingues qui moquent les grandes confessions religieuses de la planète, mais bien le portrait, volontiers caricatural, qu’on pourrait s’amuser à faire du romancier franco-libanais Sabyl Ghoussoub au moment où s’ouvre une rentrée littéraire dont il est l’une des principales attractions. La faute à l’immense succès de son précédent roman, récompensé en 2022 du prix Goncourt des lycéens et intitulé Beyrouth-sur-Seine, comme un clin d’œil au surnom donné à Paris dans les années 1980, au moment où la diaspora libanaise y était florissante.
C’est justement à cette époque que l’écrivain est né, dans une famille chrétienne maronite, immigrée en 1975, alors que son pays sombre dans un conflit sans fin. Et c’est cette vie, un pied entre deux pays et deux cultures, qui nourrit un livre sublime où l‘autofiction prend des airs de tragicomédie.
L’humour noir, grinçant, et l’autodérision sont la marque de fabrique de Sabyl Ghoussoub, qu’on retrouve dès son premier roman, Le nez juif, dans lequel il s’amusait justement, à travers la fiction, des remarques que lui faisait sa mère à propos de son visage d’enfant. Ce roman posait des questions complexes relatives aux stéréotypes et à l’identité, mais toujours avec une drôlerie sensible et sans complexe. Voilà donc un romancier qui n’a pas peur des terrains minés et on n’est finalement pas si surpris de le voir débarquer avec un inclassable roman, intitulé Mon iman.
Le Che Guevara libanais
Qui est donc cet imam devenu personnage principal, ou plutôt objet de quête et d’enquête, du nouveau roman de Sabyl Ghoussoub ? S’il n’est jamais nommé, l’auteur préférant à son patronyme les glorieux surnoms qui lui furent attribués – « le Che Guevara libanais », « le Martin Luther King chiite », ou tout simplement « l’imam » –, on devine rapidement qu’il s’agit de Moussa Sader. Ce récit est l’occasion de redécouvrir cette figure historique passionnante. Le philosophe et dirigeant religieux chiite libanais fut considéré dans les années 1960 et 1970 comme une icône politique de grande ampleur, un progressiste, un modéré, ardent défenseur de la justice sociale et du dialogue entre les communautés.
Un homme de la trempe des héros, disparu brutalement, le 25 août 1978, alors qu’il se rendait en Libye avec deux compagnons pour rencontrer des responsables gouvernementaux. L’imam a-t-il été éliminé à cause de ses idées ou s’est-il envolé pour fuir une vie toute tracée ? Les plus folles rumeurs ont circulé et contribué à encore décupler son influence, au point même que certains chiites libanais l’érigent encore aujourd’hui en messie, préparant son retour.
Et puis, 26 ans plus tard, un beau jour de 2004, en plein accord entre la Libye de Mouammar Kadhafi et l’Italie de Silvio Berlusconi, son passeport est retrouvé, comme par magie, dans un hôtel de Rome. Une étonnante découverte qui fait l’effet d’un détonateur pour Sabyl Ghoussoub. Un jour, il écrira sur cet imam volatilisé. Mais l’auteur n’est pas fait du même bois que les historiens et les reporters d’investigation. Cet épisode le fait vibrer comme un romancier et fait jaillir en lui des images, comment dire… inattendues : « L’imam qui se masturbe dans sa chambre d’hôtel, l’imam sur une vieille Vespa dans Rome, l’imam qui fait l’amour à une femme dans une maison au bord de la mer. »
Faux Cluedo et vrai récit du chaos
Car, si l’on a longuement rappelé la folle destinée du Moussa Sader, source d’inspiration première de ce livre, Mon imam est loin d’être une exofiction rigoureuse ou une enquête méthodique cherchant à percer les secrets de sa disparition. C’est plutôt un récit tourmenté, comme peut l’être la vie. Celle de Moussa Sader, mais aussi celle de Sabyl Gousshoub lui-même au moment d’écrire ces pages. Partir sur les traces de l’imam, fantasmer la nouvelle vie qu’il s’est autorisée, loin du tumulte, c’est aussi, pour l’auteur, démêler les nœuds de sa propre existence, faite d’allers et retours constants entre la France, terre d’accueil, et le Liban, mère patrie plus que jamais en danger.
Le récit prend ainsi la forme d’un maelstrom électrisant, à la fois tentative fictionnelle de combler les blancs de l’existence de son héros, récit à la première personne entre Paris, Beyrouth et l’Iran où l’auteur confie son désarroi, sa colère, son écartèlement, et réflexion plus profonde sur ce qui fonde l’identité, sur le poids des croyances dans la folie guerrière des hommes, sur la passion et le sexe, qui, dans un monde parfait, devraient tout emporter.
Pour raconter tout ça en moins de 300 pages, Sabyl Ghoussoub ne s’interdit rien, il fait preuve d’une liberté et d’une audace narrative épatantes, il déploie une langue aussi poétique que rageuse et un sens de la formule à se damner. Un chaos tragique, mais un joyeux bordel conclu, comme un pied de nez à un milieu littéraire souvent écrasé par le poids de son sérieux, par une chanson de Faudel, une incantation qu’on aimerait croire sur parole : « C’est l’amour qui nous sauvera. »