En ressuscitant la chasse aux pédocriminels de l’émission To Catch a Predator, Lance Oppenheim signe un thriller aussi fascinant qu’imparfait sur la télévision-spectacle, le rapport à la morale et la désignation de monstres. Avec Robert Pattinson en présentateur prédateur d’audimat, Primetime finit par poser une question dérangeante : qui traque vraiment qui ?
Introduction
Nous sommes en 2006. Chris Hansen est au sommet de sa notoriété. Son émission To Catch a Predator, lancée deux ans plus tôt sur NBC, s’apprête à passer en primetime, avec l’ambition de faire de l’ombre à la série phénomène Lost diffusée par la concurrence. Le principe est aussi simple que dérangeant : à l’aide de faux profils d’adolescents, l’émission attire des hommes soupçonnés de vouloir avoir des relations sexuelles avec des mineurs dans des maisons piégées, avant de les confronter face caméra et de les livrer à la police. Un mélange de journalisme, de justice et de télé-réalité qui fera le succès de l’émission jusqu’à son annulation par la chaîne en 2007.
Habitué aux documentaires avec Some Kind of Heaven (2020) et Spermworld (2024), Lance Oppenheim choisit de ressusciter cette histoire sous la forme de la fiction. Et tout, dans Primetime, semble pensé pour en faire le nouvel objet immanquable du studio A24 : un pitch aguicheur, un sujet de société clivant, une star en pleine bourre (Robert Pattinson) et une photographie attirant l’œil dès la bande-annonce. Présenté en compétition à la Mostra de Venise, le film s’y était d’ailleurs vu offrir une impressionnante ovation de plusieurs minutes.

Mais derrière les costumes datés, les plateaux télé et les écrans cathodiques, Primetime installe surtout une ambiance pesante, inquiétante. Sa photographie granuleuse, aux couleurs enveloppantes, semble parfois contaminée par l’image même de la télévision qu’elle raconte. Un écrin particulièrement soigné qui donne au film l’allure d’un thriller poisseux tout en convoquant la nostalgie d’une époque où l’internet grand public et les chaînes d’information n’avaient pas encore entièrement colonisé nos vies.
Et la moralité dans tout ça ?
Le sujet pourrait pourtant sembler désuet. Ces magazines télévisés sensationnalistes, où des défenseurs autoproclamés de la morale exposaient leurs proies devant des millions de spectateurs, ont en partie disparu. Mais leurs héritiers ont simplement changé de décor. Des créateurs de contenu TikTok, X, Twitch, YouTube et autres plateformes vidéos/live ont récupéré le principe de la traque filmée : des « chasseurs de pédophiles » organisent aujourd’hui leurs propres opérations, parfois retransmises en direct, jusqu’à diffuser des scènes d’une rare violence.
C’est précisément cette course au buzz et à une prétendue pureté morale que met en scène Oppenheim. Car une fois le « monstre » désigné, il faut aller plus loin : trouver une cible plus spectaculaire, une confrontation plus humiliante, une séquence plus choquante. À mesure que l’émission gagne en succès, la question n’est plus seulement de savoir qui elle traque, mais jusqu’où elle est prête à aller pour continuer à être regardée. La volonté de domination et d’humiliation morbide semble parfois davantage appartenir à ceux qui tiennent la caméra qu’à ceux qu’ils prétendent exposer.

En ce sens, Primetime s’intéresse moins à la pédocriminalité elle-même qu’à notre fascination pour ceux que nous décidons de considérer inhumains. Dire de l’autre qu’il est un monstre permet aussi de se penser à distance de ce que l’on condamne : une façon de croire que le mal appartient toujours aux autres, et d’éviter ainsi de se regarder dans la glace.
Derrière cette mécanique de spectacle, il y a pourtant une réalité autrement plus complexe. Aux États-Unis, au moins une fille sur quatre et un garçon sur 20 sont victimes de violences sexuelles pendant leur enfance. Et contrairement à la figure du prédateur inconnu tapi derrière son écran, l’auteur est souvent une personne de confiance, un membre de la famille. Plus qu’une affaire de sexualité, ces violences sont aussi une affaire de pouvoir, de contrôle et de domination. C’est là que Primetime touche juste : en réduisant les auteurs à des créatures monstrueuses, la télévision évacue ce qui se joue derrière les actes, et donc la question des causes. La réponse publique se concentre alors facilement sur la répression, quand la protection des victimes et la compréhension des mécanismes de domination permettraient d’offrir une solution durable.
Conservatisme et capitalisme à l’américaine
Face à Hansen, l’actrice Merritt Wever incarne une autre forme d’immoralité : celle de la capitaliste pragmatique, organisatrice de l’ignoble. Productrice de l’émission, elle ne se soucie guère de son contenu tant que celui-ci fonctionne. L’argent et l’audimat constituent son unique boussole. La morale n’est qu’un prétexte, un argument marketing comme un autre. Ce cynisme rejoint une interrogation qui traverse actuellement le cinéma international : que fait-on de la morale ?
Le Fjord de Cristian Mungiu s’interrogeait sur une société persuadée de détenir le bon côté de la morale, au risque de transformer ses certitudes en violences. Mais si la Palme d’or refusait de choisir un camp, Primetime décide de décortiquer la morale conservatrice omniprésente aux États-Unis, convaincue d’être du côté du bien. Un prétexte, ici, pour se laisser aller à ses plus bas instincts. Le film ironise sur l’incohérence de ces apôtres de la vertu : son présentateur, qui joue les défenseurs inflexibles des bonnes mœurs devant les caméras, semble surtout capable, hors plateau, d’être infidèle et de faire souffrir sa famille.
Oppenheim pousse également son regard vers ceux qui fabriquent le spectacle dans l’ombre. Les personnages interprétés par Phoebe Bridgers et Skyler Gisondo (ici Dan Plumb) sont ainsi réduits à des appâts humains, employés pour attirer les cibles de l’émission. Derrière le scandale télévisuel apparaît ainsi une autre mécanique bien américaine : celle d’une société qui capitalise sur la précarité et le malheur des autres.
À travers le personnage de Dan, Primetime pointe ainsi les zones d’ombre de l’American Dream, son envers fait d’exploitation, d’aveuglement et de violence sociale. Une violence mise en parallèle avec la quête d’un succès vain, obsession déjà au cœur de nombreux films produits par A24 comme Marty Supreme.
Pris comme un film à thèse, Primetime n’est donc pas dénué d’intérêt. Pris comme un thriller, c’est plus compliqué. Malgré ses 110 minutes, le film tourne parfois en rond et peine à trouver une véritable progression dramatique. Le personnage principal, véritable anti-héros, est poussé tellement loin dans l’antipathie qu’il en perd toute forme d’ambiguïté. Odieux, narcissique : difficile, dès lors, de faire émerger une véritable complexité.
Pattinson, pourtant capable de performances d’une grande étrangeté, peine ici à donner davantage de substance à son rôle. Dans une année particulièrement prolifique pour l’acteur, entre The Drama et L’Odyssée, Primetime pourrait bien compter parmi ses prestations les moins convaincantes.
Et à peine Primetime présenté à Venise, A24 dévoilait un extrait de You Can See Everything, nouveau documentaire de Lance Oppenheim coréalisé avec Nathan Fielder sur Elizabeth Holmes, dont la sortie est prévue en octobre. Là encore, le cinéaste s’intéresse à une figure publique qui a façonné son propre personnage avant de voir celui-ci s’effondrer : invité à filmer Holmes pendant les 34 jours précédant son incarcération, le duo continuera finalement à la suivre pendant trois ans. Deux sorties à quelques semaines d’intervalle pour le réalisateur américain, mais une même obsession : regarder derrière le masque, là où se mêlent pouvoir, mensonge et désir de contrôle, à la frontière de la réalité et de la fiction.