En 1972, Gisèle Halimi transformait le procès pour avortement de la jeune Marie-Claire Chevalier en réquisitoire contre une loi injuste, un combat aujourd’hui adapté au cinéma dans « L’Affaire Marie-Claire » (sortie ce 4 novembre 2026). Mais une fois le verdict historique prononcé et le tumulte médiatique retombé, qu’est devenue Marie-Claire ?
Introduction
À l’automne 1972, au tribunal de Bobigny, une lycéenne de 16 ans et sa mère se retrouvent face à la justice pour avoir organisé l’avortement clandestin après le viol de l’adolescente. Et ce dans une France où interrompre sa grossesse menait tout droit en prison. Dénoncées et risquant la détention, Michèle Chevalier et t ont pourtant refusé de baisser la tête. provoquant un séisme national. Retour sur ce feuilleton historique.
« On n’avait que ce moyen-là » Le calvaire d’une adolescente ordinaire
Marie-Claire Chevalier avait été violée à 16 ans, dans une voiture, en août 1971 par un garçon de 18 ans, Daniel P. « Il m’a forcée, il m’a même brutalisée, il m’a donné des coups », racontera-t-elle en 1972 à l’INA, le visage caché. Enceinte, elle sait une chose : «Je ne voulais absolument pas garder l’enfant d’un voyou. Je n’avais pas de situation. Je venais de quitter l’école, je n’étais pas préparée à avoir un enfant ».
La jeune Marie-Claire ajoutera qu’elle ne voulait pas se retrouver dans la même situation que sa mère, qui élevait seule ses trois filles.
Elle en parle à Michèle, sa mère, qui décide de l’aider. Employée de la RATP, Michèle n’a pas les moyens de payer un médecin ou un voyage à l’étranger pour avorter, ce que faisait les femmes les plus riches. Elle se tourne alors vers deux collègues, Lucette Duboucheix et Renée Sausset, puis vers une « faiseuse d’anges » (l’avorteuse), Micheline Bambuck. «Ma mère m’a aidée comme elle a pu. On n’avait que ce moyen-là. Si on avait d’autres moyens, j’aurais fait autrement.»
Problème : à l’époque, l’avortement est puni par la loi. Et Daniel P. le sait. Arrêté pour des vols de voitures, il balance Marie-Claire aux policiers en espérant s’en sortir. Lui ne sera jamais inquiété pour ses actes. Pour Marie-Claire, Michèle et leurs trois complices, c’est le début du calvaire.
Le grand tourbillon de Bobigny
« Quiconque […] aura procuré ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte ou supposée enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans, et d’une amende de 1.800 F à 100.000 F. ». C’est cet article 317 du Code pénal qui envoie les cinq femmes devant la justice. Des femmes jugées et vilipendées sur la place publique, pour avoir aidé une jeune fille violée.
Michèle, elle, ne baisse pas les yeux. Dès sa première rencontre avec le juge d’instruction, elle lui lance : « Mais, Monsieur le juge, je ne suis pas coupable ! C’est votre loi qui est coupable !» Pour la défendre, elle pense à une avocate dont elle a lu le livre à la bibliothèque de la RATP, Gisèle Halimi. La réponse tombe : « Je vous défendrai. Mais ça va être difficile. Il vous faudra du courage et de la détermination » Ni elle, ni ses clientes ne se doutent à quel point.
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Le 11 octobre 1972, Marie-Claire, qui est encore mineure, passe en premier, à huis clos, devant le tribunal pour enfants de Bobigny. Dehors, des militantes scandent : « L’Angleterre pour les riches, la prison pour les pauvres !». Les juges la relaxent, en estimant qu’elle n’a pas pu résister aux contraintes morales, sociales et familiales qu’elle subissait.
Le 8 novembre, place au procès des quatre adultes, cette fois en public et dans une salle minuscule, preuve que les grandes pages de l’Histoire se jouent parfois dans des préfabriqués. Gisèle Halimi refuse de plaider les circonstances atténuantes et fait défiler à la barre Simone de Beauvoir, Michel Rocard, le prix Nobel Jacques Monod ou les actrices féministes Delphine Seyrig et Françoise Fabian. Elle conclut sa plaidoirie en s’adressant aux juges : « Messieurs, il vous appartient aujourd’hui de dire que l’ère d’un monde fini commence. »
Le verdict tombe le 22 novembre 1972. Michèle Chevalier écope de 500 francs d’amende avec sursis, Micheline Bambuck d’un an de prison avec sursis et les deux collègues sont relaxées. « Je suis très heureuse pour moi, mais tout le monde en profitera. Nous continuerons pour toutes les femmes», déclarera Michèle à la sortie du tribunal, souriante. Gisèle Halimi, elle, parlera d’« un pas irréversible vers un changement de la loi». Trois ans plus tard, la loi Veil était promulguée.
Qu’est devenue Marie-Claire Chevalier après le procès ?
Pour la jeune Marie-Claire Chevalier, la médiatisation laissera des traces. Elle traversera une période très sombre. Elle fera une tentative de suicide et mettra des années à avoir des relations sexuelles, franchissant ce cap seulement à la trentaine. La jeune femme reprendra ensuite sa vie loin des projecteurs et décidera de se faire appeler par son deuxième prénom, Catherine.
« Je ne devais plus m’appeler Marie-Claire. Il fallait que je m’appelle Catherine, pour les gens », confiera-t-elle au Parisien. Ernestine Ronai, militante féministe, résumera ce procès au Monde comme « un combat vraiment très dur » pour la jeune fille.
En 1988, Marie-Claire/Catherine Chevalier devient maman d’une fille, Jennifer, qu’elle élèvera seule, après avoir longtemps craint de ne plus pouvoir avoir d’enfant à cause de son avortement. Elle deviendra plus tard, aussi grand-mère. Au début des années 1990, elle se forme comme aide-soignante et travaille dans le Loir-et-Cher jusqu’à sa retraite. Elle ne coupera pas pour autant les ponts avec son passé. Elle gardera contact avec l’avocate Gisèle Halimi et montera régulièrement à Paris pour passer la journée avec elle.
Pour sa mère, Michèle, la suite est beaucoup moins documentée. Les sources publiques racontent surtout son rôle dans le procès et on n’a trouvé aucun récit fiable de ses années d’après.
Partir dans l’ombre, entrer dans l’Histoire
Marie-Claire Chevalier est décédée le 23 janvier 2022 à Orléans, à 66 ans, des suites d’une longue maladie liée à une tumeur au cerveau. Elle repose au cimetière de Meung-sur-Loire, là où elle est née. Elle voulait rester discrète jusqu’au bout, mais l’Histoire en a décidé autrement. Le président Emmanuel Macron et plusieurs associations féministes lui ont rendu hommage à sa mort.
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Marie-Claire n’a jamais demandé à devenir un symbole. Elle avait juste besoin d’aide. Pourtant, son nom et son combat perdurent. Une passerelle porte son prénom devant le tribunal de Bobigny. Le théâtre s’est emparé de son histoire avec Hors la loi en 2019, Reconstitution : Le procès de Bobigny en 2024 et Le procès d’une vie actuellement sur les planches du Splendid, puis la bande dessinée Bobigny 1972 en 2024. Un centre de santé sexuelle à Villetaneuse porte son nom depuis décembre 2025. Et le 8 mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire la liberté de recourir à l’avortement dans sa Constitution.
Le film L’Affaire Marie-Claire arrive donc à point nommé. Gisèle Halimi, décédée le 28 juillet 2020, le répétait déjà sur le plateau de France 3 en 1995. « Moi, je crois que plus que jamais, plus pour les femmes que pour d’autres, rien n’est jamais acquis. » Charlotte Gainsbourg, qui l’incarne aujourd’hui sur grand écran, acquiesce : « Elle a tellement raison, ce n’est pas acquis. On croit que c’est acquis, mais il y a beaucoup de dangers ».
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