Dans sa bande dessinée Le clan de Walden, Catherine Meurisse redonne vie au penseur et naturaliste du XIXe siècle Henry-David Thoreau, engagé ici dans une mission d’écosabotage. Entre ode au vivant et album comique, la drôle de philosophie de la dessinatrice poursuit son chemin. Rencontre.
Quand rencontrez-vous la pensée d’Henry-David Thoreau pour la première fois ?
Il y a plus de 20 ans, on m’a mis son livre Walden ou la vie dans les bois, paru en 1854, entre les mains. Quel cadeau ! Dans ce livre, il retrace son expérience de deux années passées dans les bois, près du lac de Walden, dans le Massachusetts. C’est une réflexion passionnante, mais le texte peut paraître aride et très technique à la première lecture. Pour ma bande dessinée, je me suis moins inspirée de cet ouvrage que de son journal, qui est un texte très vivant. Lire Thoreau m’a ensuite ouvert les portes de la littérature américaine et des auteurs de nature writing, comme Jim Harrison, Edward Abbey, Doug Peacock ou Dan O’Brien.
Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire, qui n’est pas une adaptation de son livre, mais une fiction inspirée de son univers, voire une prolongation de sa démarche ?
En 2020, alors que j’étais en train d’achever mon album La jeune femme et la mer (Dargaud, 2021), la pandémie de Covid est survenue et le monde entier a été concerné par la même catastrophe sanitaire. À ce moment-là, des scientifiques et les philosophes du vivant, comme Baptiste Morizot, Bruno Latour ou Vinciane Despret, ont soudainement été beaucoup plus audibles. Ces lectures d’auteurs contemporains, qui se réfèrent tous à Thoreau, se sont mêlées à ma colère face aux décisions politiques aberrantes prises sur la protection de la biodiversité. J’ai été prise dans une grande chaîne qui m’a ramenée vers ce philosophe, pionnier de la pensée écologique.
Avec cette expérience de vie dans les bois, Henry-David Thoreau pensait trouver le silence et la solitude. Mais rien ne va se passer comme il l’avait imaginé. Loin d’être seul, il est entouré des animaux de la forêt et va devoir se plier à leurs règles. Redonner une voix à toute cette faune dans la BD, était-ce une manière de revaloriser le vivant ?
J’ai grandi à la campagne, je suis très sensible à la faune et à la flore. Quand je traverse une forêt, je me tais, parce que je sais que je ne suis pas chez moi, je suis chez d’autres personnes, des non-humains. Ces intuitions, je les ai retrouvées chez Thoreau, reliées à des concepts et à des notions philosophiques que je n’avais pas, donc ça m’a permis d’aller plus loin. Avec mon album, je voulais montrer que la nature, oui, c’est de l’émerveillement, mais surtout, il n’y a rien de plus concret que le vivant auquel nous appartenons. Il faut réapprendre à avoir conscience de cette biodiversité et qu’on l’intègre dans nos vies, quand on consomme, quand on vote, mais aussi quand on se pose la question de l’aménagement du territoire. Cette réflexion est très actuelle. Il faudrait que tous les politiques qui vont se présenter aux élections lisent Walden de Thoreau !
Comme à votre habitude, vous n’hésitez pas à tourner en dérision les philosophes. Thoreau ne fait pas exception, lui qui fantasme ce retour à une terre complète et rêve d’une beauté primitive. A-t-il raison d’y rêver ?
J’ai une tendresse immense pour Thoreau… donc je me moque de lui, mais gentiment. Comme il faut bien en faire un personnage de bande dessinée et que je suis un petit peu caricaturiste sur les bords [Rires], mon Thoreau est un homme très sentimental. Son idée, au départ, était de s’isoler pour se retrouver et reprendre de la force auprès de la nature, pour ensuite pouvoir intégrer une société en meilleure santé. Pendant ses deux ans dans les bois, il n’était pas complètement coupé du monde… Il allait souvent dîner chez papa et maman, qui résidaient à Concord, dans le Massachusetts, non loin du lac de Walden. Mais Thoreau rêve d’une nature primitive, en bonne santé, et rejette totalement ce modèle où les humains se gavent des ressources naturelles, qui est venu, notamment, avec la société industrielle.

Cela fait écho à vos propres albums, notamment Les grands espaces, où on retrouve l’idée du paradis perdu d’une enfance à la campagne. Y a-t-il un fil rouge qui se tisse entre vos livres ?
C’est complètement inconscient, mais ça m’amuse de voir une cohérence se dessiner entre mes bandes dessinées. Dans La légèreté (Dargaud, 2016), qui a dix ans cette année, j’étais en ruine, complètement anéantie par l’attentat de Charlie Hebdo en 2015, et j’ai eu besoin de voir, littéralement, une ville en ruine, donc je suis allée à Rome. Dans Les grands espaces (Dargaud, 2018), alors que je suis moi-même en chantier, je me tourne vers l’enfance pour essayer de recoller les pierres de mon petit édifice personnel. Et dans La jeune femme et la mer, je pars au Japon pour renouveler ma banque d’images mentale avec ces paysages que l’on ne trouve que là-bas. Maintenant que tout cela s’est recollé et renouvelé, je peux m’intéresser au vivant dans Le clan de Walden. Il y a un vrai cheminement et mes livres me suivent de très près.
Avez-vous exploré la région décrite par Thoreau ?
J’ai eu cette chance ! Mais, avant de pouvoir m’y rendre, j’ai beaucoup marché dans les forêts du Morvan, de Corrèze et dans les Pyrénées. J’ai fait des croquis, mais aussi beaucoup de photos de certains arbres et sentiers. C’est à la fin de l’année 2024 que j’ai enfin pu me rendre au lac de Walden, où une version de la cabane de Thoreau est reconstituée près de la route. Il y a un juste petit bureau et un lit. J’avais du mal à trouver des références sur Internet, donc j’en ai profité pour faire énormément de photos. Puis, j’ai fait le tour de l’étang et j’ai réalisé que ça n’était plus du tout silencieux. On entend le chemin de fer, que Thoreau pouvait déjà entendre à son époque, mais il y a aussi l’autoroute au loin. J’ai également trouvé les arbres assez jeunes, et non anciens comme je pouvais l’imaginer. Mais ce qui a été très émouvant, c’est que, tout au bout de l’étang, à un moment donné, on tombe sur le véritable emplacement de la cabane de Thoreau, délimité par des pierres. On peut alors se mettre sur ce seuil fantôme et regarder le lac, comme Thoreau a pu le faire, avec cette même lumière. Donc, finalement, dans ma BD, les décors sont des mélanges de forêts françaises, du Massachusetts, de ce lac magnifique et, aussi, de la végétation imaginaire.

Au fil du récit, on croise plusieurs personnages aux côtés de Thoreau, tels que l’écrivain naturaliste John Muir, le philosophe Ralph Waldo Emerson, un potentiel futur George Washington ou encore une certaine “Carson”, clin d’œil à la biologiste Rachel Carson. Pourquoi avoir choisi de les rassembler lors d’une mission spéciale d’écosabotage ?
Dans mes livres, j’aime convoquer les personnalités, écrivains et artistes qui m’inspirent. Par exemple, Rachel Carson, ici, elle n’est pas la scientifique marine que l’on connaît. Je choisis de la nommer uniquement par son nom de famille et d’en faire l’inventrice de la dynamite, alors qu’en réalité c’est un homme, mais je trouvais ça bien que ce soit une femme qui incarne cela. J’aime m’amuser avec la réalité. La figure de John Muir, grand défenseur des parcs nationaux, me fascine aussi. Ou encore le philosophe Emerson, qui est le véritable maître à penser de Thoreau, et c’est lui qui lui a vendu la parcelle sur laquelle il a construit sa cabane dans les bois. Ce qui est drôle, c’est que la ville de Concord a, à une époque, réuni de nombreux philosophes et penseurs qui se préoccupaient de la démocratie et de la nature. Mais là où Thoreau choisit de s’engager dans une démarche assez solitaire, qui n’est plus un modèle que l’on peut reproduire, je crois qu’aujourd’hui, on a besoin de collectif. C’est pour cela que cet album s’appelle Le clan de Walden. Thoreau n’est pas seul, il est aidé par les animaux et ses camarades de lutte. Et, ce gang d’écosaboteurs va œuvrer ensemble. Gros clin d’œil à Edward Abbey et au Gang de la clef à molette.
Dans le contexte climatique actuel, l’humour peut-il être une forme de résistance ?
Au départ, j’avais cette envie de faire un livre sur la lutte écologiste à la sauce Monty Python. Contre l’écoanxiété, l’humour peut fédérer beaucoup de monde. Il faut multiplier les récits. Pour parler du vivant et de la défense de la nature, il faut qu’on ait des approches journalistiques, pédagogiques, philosophiques, scientifiques, mais aussi comiques. Tout est nécessaire.