Entretien

Raconte-moi un dessin : Catherine Meurisse, de la nature comme métaphore de la création

16 septembre 2018
Par Pauline1

Après La Légèreté, album qui relate le retour au dessin l’année suivant les attentats contre Charlie Hebdo, Catherine Meurisse opère un retour aux origines dans Les Grands Espaces. Son enfance à la campagne est marquée par une fascination pour la nature qui est à la source de sa passion pour le dessin. Un « Raconte-moi un dessin » champêtre et délicat.

« Je m’appelle Catherine Meurisse, je suis dessinatrice, auteure de bande dessinée, je viens de publier un album qui s’appelle Les Grands Espaces chez Dargaud, qui est un peu le récit de mon enfance à la campagne. Donc je vais vous faire un dessin champêtre, c’est une autobiographie donc je vais me dessiner. Quand je dessine je commence toujours par les yeux. »

Avez-vous l’habitude de vous prendre pour personnage ?

Catherine Meurisse : « Non ça ne m’était pas naturel, j’ai commencé il y a deux ans quand j’ai réalisé l’album La Légèreté qui est sorti aussi chez Dargaud, qui racontait ma reconstruction après les attentats contre Charlie. Le « je » s’est imposé naturellement, je ne pouvais pas tricher. Il fallait que je me raconte pour ne pas devenir dingue… C’est assez difficile de parler en dessinant (rires) : quand je commence une phrase, je m’arrête. »

De quoi parle Les Grands Espaces ?Les-grands-espaces

« Ce qui m’a beaucoup plus dans Les Grands Espaces c’est de dessiner la végétation, comme je suis en train de le faire. C’est quelque chose de très agréable à faire et très instructif car je me suis plongée dans des albums de botanique pour m’inspirer. Le décor de ma BD est beaucoup plus touffu, car je dessine les plantes, les pierres, enfin le décor de la campagne. C’est un vrai plaisir de dessinatrice.

Les Grands Espaces c’est le récit d’une enfance dans les Deux-Sèvres dans les années 80 – je suis née en 1980. J’ai grandi dans une vieille ferme que mes parents ont retapée, j’ai vu ainsi les murs se monter, les arbres se planter, j’ai vraiment vu mes parents à l’œuvre dans un chantier, j’ai grandi dans un chantier à l’état de sable et je raconte ça. C’est une métaphore de la création. Ce livre, par ailleurs, raconte aussi comment, moi, je deviens dessinatrice.

J’observe mes parents en train de créer un jardin, une maison, et au terme de cette observation et du livre je commence ma propre histoire. Je ne vais évidemment pas construire de maison, ou du moins pas encore, mais je raconte des histoires. J’ai choisi le dessin pour bâtir quelque chose, pour bâtir des histoires. Ce livre fait vraiment suite à La Légèreté, car après la catastrophe de Charlie Hebdo, je ne savais vraiment plus qui j’étais, je me demandais même si j’étais dessinatrice, j’ai cru que mon dessin allait mourir comme mes amis. La Légèreté posait les questions « Qui suis-je ? », « Est-ce que je suis toujours vivante ? » « Est-ce que je suis toujours dessinatrice ? », « Est-ce que je suis toujours debout ? ». J’essayais d’y répondre dans ce bouquin. Les Grands Espaces c’est plutôt la question « D’où je viens ? », car il y avait un retour aux sources nécessaire qui s’est fait tout naturellement, et d’où je viens ? Je viens de la campagne, j’ai pu observer la nature assez tranquillement. Et la nature et le jardin sont des métaphores assez connue de la création, évidemment. »

Le goût pour le dessin vous vient-il de l’observation de la nature ?

« Oui, je ne m’en suis pas rendue compte quand j’étais enfant, mais oui. Ce que je raconte dans Les Grands Espaces, c’est que j’observe cette nature qui me devient très familière. Et je fais également un voyage au Louvre. Mon premier voyage, ma première sortie hors du jardin de mes parents, c’était d’aller au musée du Louvre, et quand j’y étais, j’étais très attirée par toutes les peintures qui représentaient la campagne, qui représentaient les bosquets, les buissons… Par exemple les bosquets de Watteau, les arbres de Fragonard, de Corot, j’étais vraiment attirée par ça.

J’avais besoin de voir la nature à travers des yeux des peintres, et je crois que ça a été très formateur pour moi. C’est quelque chose aussi qu’on retrouve dans La Légèreté, où je raconte comment l’art m’a sauvé. En quelque sorte, c’est ce regard affûté, en tout cas ce goût pour la nature, mêlé à la peinture, qui m’ont aidé à me remettre sur pied. »

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Quels sont vos outils de prédilection pour dessiner ?

« J’utilise souvent l’aquarelle pour mettre en couleur mes dessins, je travaille très souvent à la plume et à l‘encre de Chine, ça c’est parce que je viens du dessin de presse où il faut aller vite en utilisant des outils très efficaces. Pour cet album, j’ai changé d’outil, j’ai utilisé du crayon à papier, ce qui permet d’avoir des textures, beaucoup plus de sensualité dans le dessin. Dans Les Grands Espaces, la mise en couleur n’a pas été faite par moi, c’est une coloriste formidable qui s’appelle Elisabeth Merlet qui s’est chargée de la couleur, j’avais très envie de lui confier mon travail, de mêler mon imaginaire au sien. Mais d’habitude je mets en couleur mes dessins à l’aquarelle. »

Avez-vous une préférence entre le dessin de presse et la BD ?

« J’ai décidé d’arrêter le dessin de presse après les attentats, c’est ce que je raconte dans La Légèreté. J’ai décidé de ne plus faire de dessins politiques, de ne plus faire de dessins de presse, j’en ai eu assez de tout ça. Je suis arrivée à saturation après l’attentat contre Charlie. Et surtout, je faisais du dessin de presse pour être avec mes potes de Charlie Hebdo qui sont presque tous morts et donc, sans eux, ça n’a plus de sens.

Maintenant, je me consacre à la BD. C’est vrai que je m’y retrouve : ce rythme de conception beaucoup plus lent, c’est l’opposé du dessin de presse. Dans le dessin de presse il faut donner une gifle très vite. La BD c’est prendre le temps de réfléchir à ce qu’on a à dire, c’est ce qui me convient aujourd’hui. »

Quels sont vos grands modèles en littérature, en art, en BD ?

« Je parle souvent de Proust car il m’accompagne beaucoup, j’en parle dans Les Grands Espaces. Il est l’écrivain de la mémoire, l’écrivain qui privilégie l’intuition et la fait passer devant l’intelligence. Proust, dans ses œuvres, parle très bien de l’art, de la peinture, de la littérature et aussi de nous-mêmes, de choses qui nous concernent tous, c’est un auteur qui me parle et qui me guide, et qui parle de cette réalité intérieure qu’on doit suivre quand on est artiste – l’instinct, l’intuition. Il apparaît dans Les Grands Espaces de manière plutôt comique, il n’est jamais loin, il m’accompagne. En peinture, j’ai des modèles très variés, j’aime tout en fait (rires). Récemment, je suis retombée amoureuse de la peinture de la Renaissance, italienne notamment, mais j’aime aussi la peinture moderne et contemporaine, Cy Twombly, par exemple, est un peintre qui me bouleverse, qui me parle. Tout m’intéresse. Tout me nourrit. »

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Parution le 21 septembre 2018 – 92 pages

Les Grands Espaces, Catherine Meurisse (Dargaud) sur Fnac.com

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