Réconcilier la fantasy et le féminisme. C’est le défi de Blanche Sabbah dans sa nouvelle saga de bande dessinée, La Cité des Dames, dans laquelle elle fait la part belle aux héroïnes. Rencontre avec une dessinatrice qui mêle dessin et militantisme.
Comment est né cet univers fantastique ?
Je suis une grande fan de fantasy, que ce soit en film, en livre ou même en jeu vidéo. Dès l’adolescence, vers 15 ans, je me souviens avoir eu cette envie de créer un univers fantastique, aux inspirations médiévales et magiques. Dans mes blocs à dessin, je fantasmais sur la super histoire que j’allais raconter plus tard. En devenant adulte, je me suis davantage politisée et mon ambition a évolué. Je me suis demandée comment mélanger cette première inclination vers la fantasy avec mes engagements politiques, notamment féministes.
En menant des recherches sur l’histoire de l’art, les mythes et l’histoire de France, notamment le Moyen-Âge, j’ai appris plein de trucs passionnants, que je ne soupçonnais pas du tout, sur le rôle des femmes à cette époque. Découvrir les féministes du Moyen-Âge, ça, ça a été une vraie claque ! Ça a été le point de départ pour imaginer ma Cité des Dames.
La Cité des Dames est un titre qui sonne comme une promesse d’un récit qui fait la part belle aux personnages féminins. Avez-vous fait en sorte que l’histoire coche toutes les cases du test de Bechdel ?
Le test de Bechdel est ma boussole interne. Il permet de révéler la sous-représentation de personnages féminins dans une fiction. Si je me pose la question de si un élément de mon histoire le passe ou non, et que ça ne le respecte pas, c’est un peu un red flag. Pour La Cité des Dames, ça n’a pas été un problème, parce que mon idée était de mettre en narration des femmes très variées. Il y a des lieux qui sont non-mixtes, comme le couvent, où les femmes parlent d’intrigues politiques, et pas seulement de romances ou des personnages masculins.
D’ailleurs, depuis la sortie du premier tome, je reçois beaucoup de commentaires de lecteurs et lectrices qui adorent la fantasy, mais qui trouvaient que les personnages féminins étaient rarement aussi bien mis à l’honneur. Mission accomplie ! Sur ce livre, je remarque aussi que le pourcentage de lecteurs est un peu plus élevé que pour mes autres ouvrages. Là, j’ai quelques lecteurs qui adorent la fantasy mais qui ne connaissent pas trop mon travail ou la littérature féministe. La Cité des Dames pourra peut-être les y initier…
Derrière l’intrigue fantastique, cette histoire parle de lutte des classes et de combats féministes. En quoi la fiction permet-elle d’exposer les dérives de notre réalité ?
La fiction offre un petit décalage. Même dans des univers a priori très éloignés du nôtre, si on est à fond dans l’histoire d’un personnage, qu’on s’y attache et qu’il souffre d’un problème, on va se sentir concerné et avoir envie de voir comment il peut s’en sortir, grâce à quels leviers politiques ou personnels. La fantasy permet aussi de s’amuser avec les métaphores et de passer par le biais de la magie et de la poésie pour exprimer des choses très humaines. Grâce à la fiction, je peux imaginer des façons de s’interroger sur notre société pour essayer de la transformer. Le pouvoir de l’imaginaire est énorme pour mener à la bataille culturelle et pour proposer des alternatives.

Votre bande dessinée est un clin d’œil assumé à La cité des dames de Christine de Pizan. Comment cet ouvrage, paru en 1405, et la pensée de l’une des premières intellectuelles féministes en Europe vous ont-t-ils inspirée ?
Dès le Moyen-Âge, cette philosophesse luttait déjà contre les idées misogynes. C’est ce qui m’a le plus impressionnée au cours de mes recherches : il n’y a pas eu une époque où les femmes ne se sont pas révoltées contre un ordre établit qui tentait de les asservir. Quand j’ai lu Christine de Pizan, c’était édifiant de voir à quel point ses écrits sont modernes. Elle soulève des problèmes avec lesquels on est encore en prise aujourd’hui. Je trouve rassurant de savoir qu’il y a eu des pensées radicales, même dans des temps très reculés. Ça crée une forme de solidarité à travers les siècles, entre les femmes et les différentes époques. À partir de sa pensée, j’ai essayé de construire une utopie et une réflexion philosophique qui peut aussi se lire comme un manuel argumentatif, afin de ne plus se laisser impressionner par les actes masculinistes.
Avec cet album, vous révélez votre amour pour le genre littéraire de la fantasy. Quels sont vos classiques ?
J’ai grandi entourée de bandes dessinées, mon père adore ça et a une immense collection. Donc on lisait beaucoup, on était très curieux. À la maison, avec mes frères, on était très fans du Seigneur des anneaux, les livres de JRR Tolkien, mais surtout les films de Peter Jackson, qui sont sortis au cinéma quand j’étais petite et qu’on a re-regardés ad nauseam. Il y a eu comme ça des mastodontes de la culture populaire qui ont éclos lors de la décennie où j’étais enfant et ça a marqué mon imaginaire. Donc je me suis aussi bien inspirée de travaux médiévistes, découverts à l’âge adulte, que des grands classiques de fantasy et de jeux vidéos avec lesquels j’ai grandi, comme The Legend of Zelda ou World of Warcraft, surtout les extensions Burning Crusade et Wrath of the Lich King, auxquels je jouais énormément avec mes frères.
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Qu’avez-vous pris le plus de plaisir à dessiner ?
Dessiner des femmes sous toutes leurs coutures ! Je souhaitais vraiment travailler des coutumes, des costumes et des attitudes différentes pour faire exister des femmes qui ne se ressemblent pas et qui évoluent dans des univers très variés. C’était un défi et c’est ce que j’ai préféré faire. Et ces héroïnes n’auront pas la même importance dans le récit selon les tomes…
À quoi peut-on s’attendre par la suite ?
C’est une série prévue en six volumes. Le tome 1, Le secret des Sikah, m’a permis de planter le décor. J’estime que les gens connaissent désormais l’univers, donc il y aura moins d’exposition et un peu plus d’action dans le prochain tome. Mes six personnages principaux, qu’on a tous rencontrés dans ce premier chapitre, vont tous avoir des aventures et prendre des chemins différents qui vont nous permettre de réfléchir sur différents aspects de la société. Je n’en dis pas plus !