Quatre ans après la violente agression au couteau dont il a été victime et qui a failli lui coûter la vie, Salman Rushdie est de retour à la fiction et signe un recueil de nouvelles, comme une célébration de tout ce qui fait la magie de sa littérature.
Introduction
Il y a quelques jours, Salman Rushdie était en France pour présenter son nouveau livre et quelque chose en lui semblait avoir changé par rapport à sa précédente venue. Une énergie nouvelle, un souffle, comme s’il avait enfin clos le chapitre tragique d’une vie qui a frôlé la mort.
Retour en arrière. Le 12 août 2022, alors qu’il donne une conférence au nord de New York, consacrée, ironie du sort, à la sécurité des écrivains, Salman Rushdie est poignardé par un extrémiste islamiste venu exécuter la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeini contre lui en 1989, après la publication de son livre Les versets sataniques. Un drame qui l’a abimé dans sa chair, lui coutant un œil et faisant naître, comme un pied de nez adressé à ceux qui ont voulu le faire taire, un effet de style devenu marque de fabrique : une paire de lunettes dont l’un des deux verres est teinté, rappelant le cache-œil d’un pirate ou celui du super-héros Nick Fury, personnage emblématique des comics Marvel de Stan Lee. Une expérience traumatisante qu’il a racontée dans Le couteau, paru il y a deux ans, un texte bouleversant, à la fois récit de reconstruction et méditation sur la vie et la place de la littérature.
Retour à la fiction
La plus belle preuve du retour à la vie d’un romancier ? Son appétit retrouvé pour la fiction et les histoires. Avec La onzième heure, le géant des lettres s’offre un come-back flamboyant. Et, comme nombre de rock stars au soir de leur vie, il joue la carte du souvenir, du vintage, pour rappeler à tous ce qui a forgé sa puissance littéraire. Ce nouveau livre se présente comme un recueil de nouvelles, ou plutôt de novellas, des courts romans qui, mis bout à bout, synthétisent la patte Salman Rushdie.
Le recueil fonctionne d’ailleurs comme un porte-étendard de son multiculturalisme. La onzième heure est un voyage sur les différentes terres qui constituent l’identité de l’écrivain. L’Inde, bien sûr, mais aussi l’Angleterre, sa première terre d’adoption, et enfin les États-Unis, son refuge plus récent, avec lequel il entretient une relation singulière.
Dans le Sud met en scène, à Chennai, la grande ville du sud de l’Inde, deux octogénaires hauts en couleur, deux voisins qui chaque jour échangent et se chamaillent depuis leurs terrasses… Avant que l’un d’eux passe l’arme à gauche et plonge l’autre dans le désarroi le plus total. Un récit poétique sur l’amitié et sur la vieillesse qui basculerait presque dans le fantastique avec sa fin inattendue. Dans La musicienne de Kahani, retour à Bombay, la ville de tous les romans pour Rushdie, celle où s’est écrit son chef-d’œuvre Les enfants de minuit. Une ville qui a beaucoup changé sous le poids des fondamentalistes hindous et dont l’auteur cherche à retrouver l’essence à travers la forme du conte. Pour se venger de sa belle-famille, Chandni utilise un pouvoir singulier, celui de faire naître, à l’aide de sa sitar, pluies et incendies destructeurs.
Dans Oklahoma surgit une des grandes influences de Salman Rushdie, Kafka, devenu le sujet d’un pastiche questionnant les influences et la modernité. Dans Le défunt retardataire, le romancier s’interroge sur la vie après la mort et tresse un hommage à une autre idole, E.M. Forster, l’auteur de La route des Indes, revenu hanter une jeune étudiante indienne et, avec elle, un milieu universitaire qui l’a dénigré. La dernière histoire du recueil agit elle comme un point d’exclamation et la célébration métaphorique de la puissance du langage, capable de lézarder jusqu’aux murs des cités, un cri de soulèvement. L’évocation d’une révolution qui passerait par la littérature ?
Le testament d’un géant ?
Avec sa multitude de clins d’œil aux œuvres du passé, sa convocation incessante des différents influences fondatrices, ses interrogations assumées sur la mort, sur les fantômes qui reviennent nous hanter, sur ce qu’on transmet et sur la question essentielle pour tout romancier, celle de la postérité, La onzième heure fascine, mais trouble aussi. Comme si derrière ce retour à la fiction se cachait un testament littéraire. Heureusement, la thèse des adieux n’a pas duré bien longtemps, l’écrivain ayant déjà annoncé travailler sur un nouveau texte inspiré du Candide de Voltaire. Quelle meilleure œuvre, en effet, pour magnifier l’imaginaire débridé de l’écrivain qui a fait de l’Inde l’autre terre du réalisme magique.
Mais alors, finalement, que reste-t-il de La onzième heure ? Un pur plaisir de lecteur, déjà. Celui de pouvoir regoutter enfin à la fantaisie de Salman Rushdie, voyager au rythme de ses histoires uniques en leur genre. De la fascination, aussi, pour un homme qui s’est relevé du pire et reprend goût à la vie grâce aux mots. De la reconnaissance, enfin, pour cet écrivain qui, toute sa vie, des Versets sataniques à Quichotte, en passant par Le couteau, a fait de la littérature un rempart contre la bêtise et la barbarie.