Presque trente ans après L’homme qui voulait vivre sa vie, roman qui l’a révélé au grand public, immense succès de librairie, le plus français des écrivains américains, Douglas Kennedy, reprend le fil de l’existence de son héros inoubliable, un homme aux multiples identités qui, au soir de sa vie, voit surgir la culpabilité. Bouleversant.
Introduction
Il ne faut jamais croire ce que vous raconte un romancier. Surtout lorsqu’il déclare qu’il n’a aucun livre préféré, que tous ses romans sont comme ses enfants et qu’il serait incapable de trancher. Dans la carrière d’un écrivain, il y a des œuvres qui comptent plus que d’autres et parfois même des personnages impossibles à quitter, qui continuent, qu’ils le veuillent ou non, à les habiter.
Pour Douglas Kennedy, cette obsession porte un nom, ou plutôt plusieurs : Ben Bradford, Gary Summers, Andrew Tarbell. De multiples identités pour un seul et même personnage, inoubliable, qui n’en avait pas fini avec lui et donc avec nous.
Douglas Kennedy fait partie de ses rares auteurs qui relisent leurs livres, c’est lui-même qui nous l’a confié. Et, il y a quelques mois, un peu par hasard, il s’est replongé dans L’homme qui voulait vivre sa vie. Publié en 1997, ce deuxième roman est celui qui a tout changé pour lui. Traduit en 16 langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, acclamé en France – devenue depuis sa deuxième patrie littéraire, au même titre qu’un James Ellroy ou un David Vann, des écrivains beaucoup plus connus chez nous qu’aux États-Unis –, adapté au cinéma par Éric Lartigau avec Romain Duris et Marina Foïs, le roman est devenu un totem de la pop culture.
Que se passe-t-il alors quand un romancier relit le livre qui l’a consacré ? Si Douglas Kennedy n’a pas voulu dire ce qu’il a pensé de ce retour vers le passé, on sait ce que cette expérience a fait naître comme idée. Ayant bien du mal à encaisser les 70 ans qu’il vient tout juste de fêter, il a commencé à imaginer son héros, lui aussi vieillissant, transformé, mais rattrapé par ses mensonges autant que par sa culpabilité. Un homme qui, au soir de sa vie, a des comptes à régler. Une projection qui dit encore une fois beaucoup du lien entre l’écrivain et ses personnages. Une intuition et un fil à tirer pour une suite que tout le monde allait scruter. Alors, Douglas Kennedy a-t-il réussi son pari ?
Bien plus qu’une suite
Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance de lire L’homme qui voulait vivre sa vie, pas de panique, Douglas Kennedy a tout prévu et cette suite réussit déjà un premier pari. Celle de faire de ce second volet une œuvre somme qui redonne vie au premier opus. L’homme qui n’avait pas assez d’une vie ressuscite en effet les grandes étapes de l’intrigue originelle, sans lourdeur, sans prologue interminable, mais avec des procédés narratifs astucieux et bien ficelés, des flashbacks, bien sûr, mais aussi une enquête journalistique fictive qui se déploie en fil rouge du récit. On y reviendra plus tard. D’abord un détour nécessaire par l’histoire pour plonger dans les arcanes de ce roman noir.
Au départ de L’homme qui voulait vivre sa vie, il y a un drame. En apparence, Benjamin Bradford semble avoir tout réussi dans la vie : une carrière d’avocat brillante, un mariage heureux, une famille parfaite. Mais la réalité qu’il dissimule est tout autre. Il n’est pas épanoui, rongé par une vie bien rangée aux antipodes de son rêve d’enfant : la photographie. Sa détresse et sa colère enfouies ont rejailli sur son couple, à tel point que sa femme s’est réfugiée dans les bras d’un amant, Gary Summers, un fils à papa odieux et… un photographe !
Incapable de supporter ce double affront, Ben Bradford décide de le confronter, il s’emporte, ils en viennent aux mains et tue accidentellement son rival. Naît alors dans son esprit un plan, redoutable, détraqué. Changer de vie, se réinventer totalement en faisant disparaître le corps, en simulant son propre suicide et en fuyant à l’autre bout du pays, dans le Montana, sous l’identité de sa victime. Là-bas, il réalise enfin son rêve, celui de s’adonner à la photographie. Mais le succès inattendu de ses clichés risquant d’exposer son secret, Ben Bradford alias Gary Summers décide de tout recommencer et de simuler à nouveau, dans un accident de voiture spectaculaire, la mort de sa deuxième identité.
L’homme qui n’avait pas assez d’une vie fait le pari du bond dans le temps, 30 ans après cette deuxième mascarade. Le personnage de mystificateur inventé par Douglas Kennedy a refait sa vie sous une troisième identité. Andrew Tarbell, c’est son nom, mène une vie des plus lambda à quelques encablures de Los Angeles, dans la petite ville de Santa Clarita. Il a maintenant presque 70 ans et le véritable amour de sa vie, sa deuxième femme, Anne, vient de mourir.
Elle savait tout, l’a aidé à construire cette nouvelle façade. Ensemble, ils ont eu un fils, Jack, qui s’est toujours douté qu’un secret unissait ce couple indestructible. Devenu journaliste, en quête de reconnaissance et de gloire, c’est par lui que va arriver la catastrophe. Une enquête publiée sur son blog devient virale, déchaîne les passions et est finalement achetée, sous forme de feuilleton, par le magazine Vanity Fair qui souhaite en faire un événement. Son sujet ? Une arnaque et un mensonge, un scénario usurpé à un défunt prodige d’Hollywood par son avocat. Son nom : Adam Bradford, le fils abandonné de Benjamin Bradford. Jack ne le sait pas encore, mais, en tirant le fil de cette sombre affaire, il risque fort de tomber sur les secrets de son propre père.
Pour intensifier le suspense et rendre présente au lecteur cette incroyable fabrique du mensonge prête à être dévoilée, Douglas Kennedy se glisse dans la peau du reporter et reproduit l’enquête fictive de Jack tout au long de son roman. Un procédé plaisant et diablement efficace. En miroir, on suit Andrew Tarbell, sonné par cette situation inimaginable qui le plonge dans ses souvenirs et fait rejaillir la culpabilité. Ce dernier s’embarque dans une course contre la montre pour protéger le fils qu’il a abandonné. Mais impossible de solder ses comptes avec son passé sans s’exposer.
Redoutable machine romanesque
Voir un romancier s’emparer avec une telle maîtrise et un tel goût pour le romanesque du sujet de l’usurpation d’identité, des masques qu’on enfile, des vies qu’on invente et qu’on s’invente, a quelque chose de particulièrement savoureux. Peut-on réellement disparaître, se réinventer en effaçant le passé ? À cette question existentielle que tout le monde s’est déjà posée, Douglas Kennedy répond par la négative. Et son personnage aux multiples facettes va en faire la douloureuse expérience. Au passage, le romancier, réputé pour ses charges adressées au mirage du rêve américain, pourfend l’idée reçue d’une Amérique « terre de recommencement » où il suffit de prendre la route pour avoir droit à une seconde chance.
Car L’homme qui n’avait pas assez d’une vie est aussi une exploration fascinante de la filiation et de la transmission. Benjamin Bradford a légué à chacun de ses fils un vice qui risque de les conduire à l’abîme. Jack est rongé par l’idée de reconnaissance et de célébrité, comme son père quand il a embrassé une carrière de photographe au mépris de son secret. L’hubris et la fame, encore deux illusions tragiquement alimentées par les États-Unis. Douglas Kennedy cite d’ailleurs John Updike : « La célébrité est un masque qui vous dévore le visage. » Mais Adam Bradford, lui, a hérité de son père une tout autre pulsion, un besoin de vivre d’autres vies que la sienne, de mentir pour exister. Bourrée de remords et de culpabilité, la figure paternelle s’élance donc pour sauver ce qu’il y a à sauver, sachant pertinemment qu’il y aura un prix à payer.
Du roman noir pur jus, efficace, impitoyable. Bien plus qu’une suite, un supplément d’âme qui vient engloutir le premier roman, densifier l’histoire, apporter encore plus de chair à ses acteurs. Un grand tour de force.