Secrets révélés, fratries qui se déchirent, héritages enfouis… Chaque rentrée littéraire voit son lot d’histoires de famille revenir en librairie. Et la rentrée 2026 ne fait pas exception ! Mais pourquoi les écrivain·es (et les lecteur·rices) ne semblent-ils jamais se lasser de ce grand théâtre intime ? Tour d’horizon de la question en quelques romans.
Introduction
Imaginez : un dîner familial comme il en existe beaucoup. Mieux : un repas de retrouvailles. C’est à partir d’un déjeuner de famille que Sara Bourre tricote son deuxième roman, Les sangs bleus. Et quoi de mieux qu’un tel moment pour faire remonter les rancœurs et autres rapports de domination ? Difficile de trouver meilleure illustration de cette grande constante de la littérature : une famille réunie, et, tôt ou tard, quelque chose explose.
De la relation parents-enfants à la question de l’héritage, en passant par les violences intrafamiliales, les romans contemporains s’emparent de la question de la même façon que les Rougon-Macquart ou La promesse de l’aube. Un sujet séculaire, qui résonne toujours aussi fort aujourd’hui…
La famille, un roman déjà écrit
Amour, jalousie, rivalité, pouvoir, argent, culpabilité, transmission, émancipation, peur de l’abandon… Autant de termes qui peuvent graviter autour de la notion de famille et qui constituent des outils parfaits pour un romancier. Toutefois, la famille a ceci de particulier qu’il s’agit d’un lien qui existe avant d’avoir été choisi. À l’inverse d’un ami de qui l’on s’éloigne ou d’un conjoint avec qui l’on rompt, il est plus difficile d’être la fille, le père ou le frère de quelqu’un. Même la rupture ne suffit pas toujours à faire disparaître le lien. C’est ce qui est souvent intéressant dans les romans !
Cette rentrée littéraire 2026 offre des déclinaisons très différentes de la question. Dans son quatrième roman, Faire la peau, Louise Chennevière raconte une enfance vécue sous emprise maternelle, mais aussi le désir, à 30 ans, de rompre avec une lignée de femmes marquée par la reproduction de la violence. Comment s’émanciper ? En revenant sur les souvenirs, et sur ce qui a été transmis.
Dans la même perspective, Anne Godard pousse l’idée de la famille comme un monde clos dans Nous aussi. Ici, les enfants, les frères, sœurs, cousins et cousines appartiennent à la même famille privilégiée, installée dans le même immeuble parisien, et réunie l’été dans une maison. Tout, entre eux, semble partagé, au point que le « nous » semble avoir pris le pas sur le « je ». Jusqu’au jour où quelque chose se fissure. Un secret, un silence. La famille devient un système dont la puissance tient précisément à l’impossibilité de s’imaginer en dehors de lui.
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On pourrait également citer La punition d’Arthur Dreyfus, ouvrage de presque 1 200 pages où l’auteur tente d’analyser une archive familiale de son père, ou encore Minotaure de Boris Bergmann, où ce dernier part d’une blessure de filiation, celle de ne pas avoir été désiré par son père.
Autant de livres qui interrogent à leur manière la famille, avec, comme point de départ, une même réalité : l’adulte que nous devenons doit souvent composer avec l’enfant que nous avons été.
Échapper à l’héritage
Si des livres comme celui d’Anne Godard semblent le prouver plus que jamais, raconter sa famille revient très souvent à raconter ce que l’on reçoit d’elle. Et cet héritage ne se limite pas à ce que contient un testament, tant s’en faut ! En effet, une famille transmet des objets, de l’argent, mais aussi des instruments privilégiés pour un écrivain : des histoires, des habitudes, des valeurs, des façons d’aimer, des secrets, des blessures, etc. Elle transmet même ce dont elle ne parle pas, et c’est bien là l’un des socles de la littérature familiale : ce qui n’est pas raconté pèse parfois aussi lourd que ce qui l’est.
Dans son premier livre, Fille de, Anne Pitteloud donne à cet héritage un ton particulièrement romanesque. Chloé vit dans l’ombre d’un père écrivain. À sa mort, elle découvre que les manuscrits qu’il disait laisser derrière lui sont en réalité vierges. Elle décide alors de faire passer son propre roman pour une œuvre posthume de son père. Un roman qui devient un succès, la contraignant à rester la « fille de ». Ici, l’héritage est une possibilité d’exister, mais, plus que jamais, un piège.
Dans N’efface pas mes cercles, Emman Marsantes interroge la transmission sur une autre échelle. Le roman s’ouvre sur le suicide d’une femme en 1980, puis sur l’exploration familiale de la narratrice, afin de comprendre ce drame. L’histoire individuelle finit alors par rencontrer la grande histoire. C’est aussi ce qui rend le matériau de la famille si précieux pour un romancier : suivre plusieurs générations permet aussi d’observer la manière dont une société évolue, se transforme.
Le secret de famille, machine à fiction
Parmi les ressorts les plus efficaces en littérature, le secret est, en toute logique, un ingrédient clé. Qu’il s’agisse d’une photo dont personne ne veut parler, d’une origine inconnue, d’une disparition ou encore d’un événement dont chaque membre conserve une version différente, le passé reste un territoire qui n’est jamais totalement accessible en famille. Pour parvenir à obtenir des réponses à ses questions, le narrateur ou le personnage doit alors comprendre ce qui s’est passé avant lui. Dans cette optique, le roman familial emprunte quelque chose au récit d’enquête.
Dans son nouveau roman À voix haute, Polina Panassenko met en scène une jeune femme revenue vivre en Russie auprès de son grand-père, pour qui les objets familiaux deviennent progressivement les pièces d’une enquête sur un passé soviétique.
De la même façon, dans son premier roman Abdallah superstar, Iman Ahmed développe une enquête sous une forme plus contemporaine : celle d’une chaîne YouTube réactivée, où l’on peut découvrir des vidéos du père, tournées dans le Djibouti des années 1990.
Enfin, on pourrait également citer le premier roman d’Anna Ostasenko Bogdanoff, Rappelle-moi, ma belle. Dans ce livre, la fille d’Igor Bogdanoff remonte plusieurs générations de son histoire familiale après la mort de son père. Un mécanisme simple, efficace, aussi parce que le lecteur est dans la même position que le personnage : il veut savoir.
Quand une famille raconte une époque
De façon assez logique, les découvertes de secrets et autres archives familiales permettent souvent de se plonger dans une époque précise, mais aussi de changer d’échelle. En effet, en racontant le lien d’une mère et de sa fille, il est, par exemple, possible de finir par interroger la place des femmes dans la société de façon plus globale. Cet automne, dans Chronique d’un royaume perdu, Ananda Devi déploie ainsi une fresque sur quatre générations à l’île Maurice pour faire dialoguer les destinées familiales et la mémoire de l’esclavage.
Dans Le nénuphar, Alexandrine Descotes fait de sa propre naissance le point de départ d’une enquête familiale. À 18 ans, elle commence à se demander pourquoi son frère, sa sœur et elle sont nés triplés par fécondation in vitro. Elle se tourne alors vers ses grands-parents paternels, et sa grand-mère lui révèle un secret familial longtemps caché, qui remonte à la naissance de son père.
C’est peut-être là que se trouve l’une des explications à l’extraordinaire longévité du genre : une famille est une société miniature.
Pourquoi aime-t-on lire les familles des autres ?
Mais il réside une question : si les écrivain·es trouvent dans la famille une matière aussi riche, pourquoi les lectrices et les lecteurs reviennent-ils, eux aussi, vers ces histoires ? Sans doute parce que le roman familial repose sur ce paradoxe : raconter une histoire singulière tout en suscitant une reconnaissance parfois immédiate. Un lecteur n’a pas besoin d’avoir vécu la même chose que les personnages pour s’y reconnaître. En bref, nous lisons la famille des autres en y cherchant (consciemment ou non) un peu de la nôtre !
Dans Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, Véronique Ovaldé dresse le portrait de sa propre mère. Une femme qui a consacré une grande partie de son existence à maintenir sa famille à flot, quitte à s’effacer derrière son rôle d’épouse et de mère. Et, plutôt que de s’en tenir au récit biographique, l’écrivaine utilise aussi la fiction pour imaginer à sa mère d’autres vies possibles. Une manière de poser une question familière aux récits de filiation : connaissons-nous réellement nos parents en dehors du rôle qu’ils ont occupé dans notre propre existence ?
Dans Les ombres de l’exil, Jeanne Pham Tran part de la mort prochaine de sa grand-mère paternelle, Ama, d’origine chinoise, pour se lancer dans une quête de ses propres origines. De quoi tenter de comprendre ce qui, plusieurs générations plus tard, continue de participer à la construction d’une identité.
Et si les histoires de famille reviennent année après année, c’est aussi parce que la famille est un matériau mouvant, tout comme notre manière de la regarder. Les romans familiaux d’aujourd’hui ne racontent pas nécessairement les mêmes choses que ceux d’il y a 50 ou 100 ans. Les questions d’héritage et de mariage qui structurent nombre de grands romans du XIXe siècle n’ont pas disparu, mais d’autres préoccupations se sont imposées : les violences intrafamiliales, les secrets longtemps tus, l’émancipation des enfants, la mémoire des traumatismes collectifs, les migrations, la recherche des origines ou encore la manière dont une génération hérite des blessures de la précédente.
La famille elle-même s’est transformée, les moyens d’enquêter ont évolué (grâce à Internet notamment) et, de toute évidence, ce sujet sans cesse renouvelé a encore de beaux jours devant lui en littérature.