Seth Gueko présente son nouvel album Saint Sauveur. À l’occasion de sa sortie, L’Éclaireur a rencontré le rappeur afin d’évoquer son processus créatif, sa vision du rap ou encore sa quête de maturité. Rencontre.
Votre nouvel album appartient désormais au public. Dans quel état d’esprit êtes-vous depuis sa sortie ?
Il s’est passé cinq ans entre mon précédent projet et celui-ci. Je l’ai réalisé avant tout par passion, sans me laisser dicter le rythme par les chiffres, les algorithmes ou les attentes du marché. Je ne me suis fixé aucune pression particulière. Aujourd’hui, je le laisse partir sereinement. C’est un accouchement qui se passe bien.
Qu’est-ce qui rend Saint Sauveur unique par rapport à vos précédents albums ?
Pendant longtemps, je me suis imposé une certaine régularité. Je me disais qu’il fallait sortir un projet tous les deux ans pour rester présent. Cette fois, j’ai attendu qu’il soit réellement prêt. J’ai aussi accepté quelque chose que je n’avais jamais vraiment fait : me laisser guider par une équipe.
J’ai toujours fonctionné à l’instinct, en faisant les choses à ma manière. Avec le recul, c’est peut-être ce qui m’a parfois empêché d’aller plus loin. Là, j’ai accepté d’écouter, de suivre une véritable direction artistique et de faire confiance aux personnes qui travaillaient avec moi.

Qu’est-ce que ce travail collectif a changé dans votre manière d’aborder la musique ?
Il m’a permis de prendre conscience que ma passion pouvait parfois me pousser à partir dans toutes les directions. J’accumulais des morceaux aux influences très variées, avec des sonorités parfois très actuelles, parfois plus anciennes. Ça reflétait tout ce que j’aime dans le rap, mais pas forcément un projet cohérent.
Mon équipe m’a rappelé ce qui faisait ma force : l’écriture, la plume, le sens de la formule. Ils ont écarté certains morceaux que j’aurais probablement conservés par attachement personnel. Ça n’a pas été simple, parce que j’ai toujours considéré qu’aucun titre n’était à jeter. Mais, au final, ce tri a permis de construire un album avec une identité forte et une vraie unité.
Comment décririez-vous l’univers de Saint Sauveur à quelqu’un qui découvrirait votre musique aujourd’hui ?
C’est un rap français nourri par l’esthétique du rap new-yorkais des années 1990 et 2000. Pas du boom bap au sens strict, mais une musique qui donne envie de hocher la tête, avec cette énergie et cette couleur qui m’ont toujours marqué.
Je ne cherche pas à reproduire le passé. L’album sonne actuel, mais il conserve ce parfum des grandes heures du rap américain qui m’ont formé. C’est ma manière à moi de retranscrire cet héritage en français.

Le personnage Seth Gueko a toujours été multiple. Comment avez-vous concilié cette richesse avec la volonté d’avoir une ligne directrice plus claire ?
Le personnage reste le même. Quoi que je fasse, ça reste du Seth Gueko. Ce qui a changé, ce sont surtout les choix musicaux. Pendant plusieurs années, notamment lorsque je vivais en Thaïlande, j’ai beaucoup exploré des sonorités plus contemporaines. J’avais envie que mes morceaux puissent côtoyer les productions américaines actuelles sans rupture esthétique. Mais, même dans cette démarche, je gardais mon identité : ma voix, mon vocabulaire, mes références et cette énergie très particulière.
Sur Saint Sauveur, j’ai davantage filtré tout ça pour revenir à quelque chose de plus essentiel. Il y a aussi davantage de maturité dans l’écriture. Je suis moins dans la provocation permanente et davantage dans le fond.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne en découvrant l’album ?
J’aimerais qu’il ressente cette évolution. Pendant longtemps, j’ai beaucoup mis en avant le personnage, parfois au détriment de ce qui m’a fait aimer le rap au départ : l’écriture. Avec cet album, j’ai voulu remettre la musique au centre. C’est aussi pour cette raison que je me cache sur la pochette. L’idée est de détourner l’attention de l’image pour la ramener vers les morceaux. Pendant des années, j’ai développé le personnage. Aujourd’hui, j’ai davantage envie de développer ce qu’il y a derrière : la réflexion, la plume et les idées.
Est-ce qu’il y a eu un déclic qui vous a poussé vers une écriture plus mûre et moins provocatrice ?
Oui, plusieurs choses. Le mariage, d’abord. Le fait de choisir une certaine stabilité, de revenir en France et de me recentrer sur moi-même. Avec le temps, j’ai compris que je n’avais plus rien à prouver.
Pendant longtemps, j’ai cultivé une image très virile, très testostéronée. Avec le recul, je me rends compte que vouloir constamment démontrer sa masculinité révèle souvent une forme d’insécurité. Les gens qui ne se concentrent que sur leur masculinité ont souvent un problème avec la leur. Le jour où j’ai compris ça, il y a eu un déclic. Aujourd’hui, je suis davantage dans une démarche d’évolution personnelle que dans la démonstration.
Vous évoquez souvent la notion de personnage. Comment cohabitez-vous aujourd’hui avec cette figure de Seth Gueko que le public connaît depuis plus de 15 ans ?
Je n’ai jamais eu peur du changement. On évolue tous au fil de la vie. On remet en question des choses qu’on croyait acquises, on découvre d’autres façons de voir le monde.
Je pense qu’il faut rester ouvert. Il y a toujours quelque chose à apprendre, que ce soit à travers d’autres cultures, d’autres expériences ou d’autres personnes. Pendant longtemps, mon objectif était surtout de divertir. Aujourd’hui, j’ai envie d’aller un peu plus loin. J’ai envie que ce que je fais puisse aussi transmettre quelque chose.
Pourquoi avoir choisi le titre Saint Sauveur ?
Il y a plusieurs niveaux de lecture. D’abord, mon nom de famille est Salvadori. En italien, cela renvoie à l’idée de “sauveur”. Ensuite, ce titre reflète l’ambition de cet album. Je ne prétends pas être un sauveur au sens messianique du terme, mais j’ai envie de défendre une certaine idée du rap : un rap plus exigeant, plus puriste, plus centré sur l’écriture.
Pour moi, Saint Sauveur symbolise cette volonté de remettre en lumière certaines valeurs qui m’ont donné envie de faire cette musique. Il y a aussi une dimension plus personnelle et symbolique liée à certains lieux et à plusieurs références présentes dans l’album.
Vous dites vouloir “sauver” quelque chose dans le rap actuel. Qu’est-ce qui vous préoccupe dans l’évolution du genre ?
J’ai grandi avec un rap qui donnait envie de réfléchir. On prenait plaisir à décortiquer les textes, à comprendre les références, à observer le travail sur les rimes et les doubles sens. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’une partie de cette exigence s’est perdue au profit d’une consommation plus rapide de la musique. Tout va très vite. On écoute, on passe au morceau suivant. J’ai envie de rappeler qu’on possède une langue extrêmement riche et qu’elle permet de raconter des choses profondes, complexes et nuancées. C’est cet héritage-là que j’ai envie de défendre.
L’album semble également porter une forme d’engagement plus affirmée que par le passé.
Oui. Pendant longtemps, j’étais davantage dans la provocation, dans ce que j’appelle un rap “dégagé”. Aujourd’hui, certaines préoccupations occupent une place plus importante dans ma vie. La protection de l’enfance, par exemple, est un sujet qui me touche particulièrement. La place des femmes aussi. Ce ne sont pas des thèmes que j’aborde de manière militante ou démonstrative, mais ils traversent naturellement l’album parce qu’ils font partie de mes préoccupations actuelles J’ai simplement le sentiment qu’en vieillissant, on se sent davantage responsable de ce qu’on transmet.
L’album accueille plusieurs invités. Que retenez-vous de ces collaborations ?
Les collaborations apportent de l’oxygène à un album. Une seule voix pendant une heure peut parfois devenir monotone. J’ai toujours aimé partager les morceaux avec d’autres artistes.
Il y a notamment Akhenaton, avec qui je partage un goût commun pour l’écriture et le travail du texte. J’ai aussi voulu rendre hommage à certaines figures qui ont compté dans mon parcours, comme Joe Lopez ou encore Prodigy, du groupe Mobb Deep, qui fait partie de mes plus grandes influences. J’ai également invité Faf Larage sur un registre qui lui correspond particulièrement bien. D’une manière générale, tous ces invités participent à l’univers de l’album et à ce que j’avais envie de raconter.
Vous insistez beaucoup sur l’importance des mots. Comment naissent vos textes ?
J’accumule des idées en permanence. Des phrases, des observations, des réflexions. Je note tout, puis je laisse reposer. Avec le temps, les morceaux se construisent naturellement. Le fait d’avoir travaillé aussi longtemps sur cet album m’a permis de relier des idées qui étaient parfois espacées de plusieurs années. Il y a une forme de maturation qui n’aurait sans doute pas été possible dans l’urgence.
Avant, mes textes étaient souvent construits autour de la punchline, du trait d’humour ou de la provocation. Aujourd’hui, même s’il reste toujours une part de ça, il y a davantage de cohérence et de premier degré dans ce que je raconte.
Vous semblez également prendre davantage de distance avec les logiques actuelles de l’industrie musicale.
Oui, parce qu’aujourd’hui chaque mot a davantage de poids qu’avant. Certaines discussions sont devenues plus sensibles et plus complexes. C’est aussi pour cela qu’il était important d’être entouré. Mon équipe m’a parfois aidé à prendre du recul sur certaines formulations ou certains sujets. Non pas pour me censurer, mais pour m’assurer que le message soit compris comme je souhaitais le transmettre. Je suis aujourd’hui dans une logique de transmission. Les valeurs familiales, le respect, la responsabilité : ce sont des choses qui comptent davantage pour moi qu’avant.
Vous retrouverez bientôt la scène, avec notamment un concert au Bataclan. Comment abordez-vous ce retour ?
Cela fait plusieurs années que je n’ai pas réellement défendu un projet sur scène dans le cadre d’une tournée. J’ai continué à rencontrer le public à travers mes différents projets, mes établissements ou certains showcases, mais ce n’est pas la même chose qu’un concert construit autour d’un album.
Ces dernières années, j’ai beaucoup donné de moi-même en tant que personnage public. Aujourd’hui, j’ai envie de revenir à ce qui m’a amené là au départ : la musique. Le Bataclan sera l’occasion de remettre les chansons au premier plan et de renouer avec cette dimension artistique. Je suis un artiste avant tout.