Le nouveau long-métrage d’Agnès Jaoui nous plonge dans les coulisses d’une production des Noces de Figaro, où éclate une affaire d’agression sexuelle. Une intention forte, mais une exécution beaucoup plus floue.
Introduction
L’objet du délit est le genre de film qui m’interroge sur moi-même. Est-ce que je suis le cliché de cette nouvelle génération à qui on ne peut rien dire et qui s’offusque pour tout ? C’est la question que je me suis posée tout au long de la projection. Mais voilà, j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, le constat est le même : je n’ai pas ri devant le nouveau long-métrage d’Agnès Jaoui. Et ça me chagrine profondément. D’une part parce que j’ai grandi avec son travail, et d’autre part parce que sa collaboration avec Jean-Pierre Bacri m’a fait autant rire que pleurer.
D’un point de vue objectif, la réalisatrice est sans conteste un pilier du cinéma français – en témoignent Le goût des autres en 2000, nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger, ses quatre César, dont celui du meilleur film, ou encore Comme une image, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2004 et reparti avec le prix du Scénario. Bref, on parle d’une cinéaste qui compte. D’autre part parce que le point de départ de L’objet du délit était passionnant. Et pourtant, je ressors de la salle sans savoir ce que la cinéaste a voulu nous dire.
Le poids du passé, le malaise du présent
L’intrigue se déroule dans les coulisses d’une ambitieuse production des Noces de Figaro. Mirabelle, la metteuse en scène, prépare le spectacle quand une accusation d’agression sexuelle éclate. En parallèle, une figure du milieu lyrique menace de diffuser une liste d’une dizaine de noms, ceux d’hommes accusés de l’avoir agressée. Le personnage de Daniel Auteuil s’inquiète : on apprend qu’il a « eu un truc avec elle » il y a quelques années.

Sur le papier, tous les ingrédients d’un grand film de société, dans la veine de ce qu’Agnès Jaoui a su faire par le passé, sont réunis. La confrontation entre les époques, les listes noires, la présomption d’innocence, une troupe sous tension et #MeToo qui débarque dans un milieu de l’art réputé pour ses zones grises. « Le vieux monde est mort, il faut s’y faire », lâche le personnage de Daniel Auteuil. « Mais qu’est-ce qu’ils ont ces jeunes ? », s’agace celui de Jaoui. « J’ai pas su créer la safe place », se lamente Mirabelle.
Une partition introuvable
Le problème, c’est qu’on n’arrive jamais à savoir si la réalisatrice dénonce ou si elle se moque. Le ton flotte, glisse, hésite. C’est trop forcé pour que ça nous fasse rire, pas assez incarné pour que ça nous touche. À plusieurs reprises, on a l’impression que la cinéaste cherche à s’emparer d’un sujet et d’un mouvement qu’elle observe avec une distance qui empêche toute prise.

Cette ambiguïté contamine les personnages. Presque tous sonnent caricaturaux, dessinés à gros traits, sans relief – les femmes s’excusent d’exister, questionnent sans cesse leur légitimité et n’ont aucune confiance en elles ; les hommes s’esclaffent de rire au mot « bite » ou « phallus », usent de la drague lourde et surnomment leurs collègues « miss ». Difficile de s’attacher à des silhouettes qu’on devine écrites pour illustrer une thèse plutôt que pour exister.
Un rendez-vous manqué
Résultat : l’humour ne prend pas. Les piques qui devraient faire mouche tombent à plat, parce qu’on ne sait pas si on doit en rire ou s’en inquiéter. Et la charge dramatique, elle, est désamorcée par ce flou permanent. C’est mal exécuté, et c’est d’autant plus frustrant venant d’une cinéaste qui a justement bâti sa réputation sur sa capacité à faire dialoguer les contradictions humaines avec finesse.

Heureusement, il y a Eye Haïdara. L’actrice sauve le film avec sa prestation – qui est de loin la plus convaincante du casting – et un personnage qui a une réelle épaisseur. Mention spéciale, aussi, à Daniel Auteuil qui incarne avec justesse cet homme qui a peur pour lui et pour les conséquences que ses actes passés pourraient avoir sur sa vie d’aujourd’hui.

En réalité, L’objet du délit avait tout pour être une œuvre nécessaire. Un sujet brûlant, une réalisatrice de haut vol, un casting solide (Agnès Jaoui, Daniel Auteuil, Eye Haïdara, Oussama Kheddam, Tiphaine Daviot), un décor magnifique. Mais, à vouloir prendre tous les points de vue, le film n’en porte aucun. Et c’est peut-être ça, finalement, qui m’a empêché de rire. Pas mon supposé statut de jeune génération offusquée pour tout, mais cette sensation tenace qu’on me racontait une histoire dont le narrateur lui-même ne savait pas ce qu’il voulait en faire.