Treize ans après son lancement, la série Peaky Blinders demeure l’une des plus populaires de la télévision britannique.
Introduction
Elle fait partie de ces sagas qui semblent ne jamais avoir de fin. Alors que la plupart des séries télévisées peinent désormais à durer plus d’une ou deux saisons, la fresque de la BBC (diffusée sur Netflix en France) enchaîne les suites et les nouveaux projets. Le dernier en date, l’annonce d’un spin-off faisant suite au film Peaky Blinders : l’immortel, se déroulera dans les années 1950 et devrait arriver sur nos écrans en 2027.
Pourtant, la saga familiale brumeuse et violente créée par Steven Knight en 2013 est loin d’être a priori pour tous les publics. Elle exerce néanmoins sur sa communauté de fans acharnés une certaine fascination.
Violence, pouvoirs, luttes familiales : une recette qui marche
Il faut d’abord le rappeler : si Peaky Blinders a rassemblé depuis 13 ans une telle communauté, c’est avant tout parce qu’il s’agit d’une série à la réalisation exemplaire et au casting cinq étoiles (Cilian Murphy, Helen McCrory…). Dès sa première saison, la saga a enchaîné les épisodes spectaculaires, les plans-séquences ambitieux, les effets de montage spectaculaire et les décors somptueux. La Birmingham crasseuse et dangereuse du début du siècle vue dans la série est sans conteste l’une des productions les plus spectaculaires de l’histoire de la BBC.

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui fait mouche, en misant sur des mécaniques piochant dans toutes les recettes qui font le succès d’une série TV historique réussie. Si – nous y reviendrons – Peaky Blinders présente un contexte original et méconnu, son déroulé mise plutôt sur des mécaniques narratives éprouvées. Un milieu violent, un drame familial, la rivalité entre des frères aux ambitions contradictoires et une histoire de polar viril multipliant les retournements de situation brutaux : Peaky Blinders n’a pas une structure fondamentalement différente de Sons of Anarchy, Vikings ou Prison Break. C’est plutôt grâce à l’originalité remarquable de son sujet que la série est parvenue à faire la différence.
Un sujet à la fois méconnu et insolite
Si la série est souvent témoin de l’histoire avec un grand H, elle prend en effet le XXᵉ siècle britannique par le petit bout de la lorgnette, à savoir celui des Peaky Blinders, un gang marginal connu pour la brutalité de ses méthodes. À travers leurs yeux, on verra tout au long de la série le pays traverser les crises et les transformations : les conséquences de la Première Guerre mondiale, le conflit en Irlande, les répercussions de la Prohibition aux États-Unis, la montée du fascisme en Angleterre dans les années 1930, etc.

Les Peaky Blinders ont bien existé, mais la série n’hésite jamais à prendre de grandes libertés avec leur histoire, puisqu’elle commence au moment où les véritables gangsters ont, eux, cessé leur activité. Elle réagence la chronologie de certains événements réels ou en fusionne certains dans un souci de rythme, pour en arriver à un résultat plus vraisemblable que réaliste.
Par ailleurs, la peinture de la société britannique des années 1920 et 1930 demeure assez juste. Or, il s’agit d’une période rarement traitée par les œuvres télévisées et par le cinéma quand il est question du monde du crime organisé. On est loin des hautes sphères de la politique ou de l’aristocratie de fresques comme Downton Abbey ou Le discours d’un Roi.
Une esthétique qui colle avec les obsessions du XXIᵉ siècle et un goût pour les marges de l’histoire
Il faut enfin signaler que si Peaky Blinders a si bien rencontré son public, c’est aussi parce que ses auteurs ont flairé une double tendance : l’émergence d’un intérêt réel des téléspectateurs pour les personnages marginaux et les bas-fonds de l’histoire, d’une part, et le retour d’un goût pour une forme de mode pseudo-rétro d’autre part.
Dans le sillage des débuts de la diffusion de la série s’est ainsi répandu un véritable goût pour l’esthétique inspirée de la mode du début du XXᵉ siècle. Les vêtements, coupes de cheveux, marques préférées du clan Shelby inspirent ainsi des influenceurs, des coiffeurs et des marques de mode. Parfois en profitant simplement du goût pour cette tendance au rétro et à la nostalgie, parfois en l’accompagnant d’un discours n’hésitant pas à détourner le discours général de la série.

Au-delà de ce public fan de l’esthétique de Peaky Blinders ou de l’intensité de sa mise en scène, on a également pu constater que, malgré la dénonciation assez claire de l’ascension du fascisme, certains spectateurs proches de l’extrême droite en ont récupéré l’esthétique. Néanmoins, si Peaky Blinders est évidemment assez éloignée dans les faits de toute collusion de ce type, beaucoup de critiques et de chercheurs s’accordent sur un point qui pourrait expliquer son succès : une certaine forme de cynisme qui est devenue sa marque de fabrique.
Au-delà de ses qualités plastiques et de la justesse de sa réalisation et de son jeu, Peaky Blinders est aussi une série qui disserte longuement sur l’individualisme, le mérite, la réussite par tous les moyens, y compris brutaux et illégaux. Et qui, ce faisant, affiche une certaine forme de nihilisme. Avec ses personnages traumatisés et livrés à eux-mêmes dans un monde compétitif et sans concessions, n’offrant d’autre possibilité que l’allégeance à un clan en guerre contre le reste du monde, Peaky Blinders offre des échos troublants avec le présent. Et c’est peut-être, là aussi, la raison d’un succès qui ne faiblit pas presque 15 ans après son premier épisode.