Figure incontournable d’une scène musicale irlandaise bouillonnante et engagée, notamment en faveur de la Palestine, Kneecap s’est imposé à l’international avec son hip-hop chanté en gaélique irlandais. Entre héritage des Troubles, activisme assumé et culture rave, le trio formé par Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí présente un album exaltant. Rencontre.
Introduction
Deux ans seulement après son premier album, Fine Art, et un an après la sortie du film éponyme, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, qui retraçait son parcours, Kneecap revient avec Fenian, un second album disponible le 1er mai.
En parallèle de son ascension artistique, le trio a fait la Une de l’actualité au Royaume-Uni (et même en France) pour ses démêlés judiciaires et ses interventions politiques en faveur de la Palestine. En 2025, des élus britanniques, dont le Premier ministre, ont vivement critiqué sa présence au prestigieux festival de Glastonbury. En août, Rock en Seine a décidé de le maintenir dans sa programmation malgré le retrait de la subvention de la région Île-de-France liée à la venue du groupe. La réponse au tumulte se fait donc forcément en musique : la solidarité et la défense de la patrie irlandaise (Éire go Deo, Palestine, FENIAN) est, en grande partie, au cœur de ses textes.
De passage à Paris, le trio de hip-hop, devenu très demandé, a échangé avec L’Éclaireur avant de revenir le 20 novembre prochain au Zénith.
Vous avez grandi en Irlande du Nord dans les années 1990-2000, une période de changement, alors que l’accord du Vendredi saint a été signé en 1998. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Móglaí Bap : C’était une période très intéressante. Les choses changeaient avec le processus de paix, les gens avaient de l’espoir, et il n’y avait plus de soldats britanniques dans les rues. On a eu de la chance, on a grandi dans une époque différente de celle de nos parents.
Quelle place avait la musique dans votre vie quand vous étiez enfants ?
Mo Chara : Il y avait toujours de la musique autour de moi. En Irlande, la musique est omniprésente.
M. B. : Mon premier souvenir marquant est The Rubberbandits, un groupe de hip-hop satirique, mais avec de la bonne musique.
DJ Próvaí : Certains membres de ma famille étaient dans des groupes. On chantait tout le temps et on m’appelait pour chanter avec eux. Le but était toujours de faire danser les gens.
Vous sortez déjà votre deuxième album. Quel regard portez-vous sur les débuts de Kneecap, qui remontent à 2017 ?
M. B. : C’était juste fun, sans pression, très “do it yourself”. On ne pensait pas que les gens seraient intéressés par Kneecap.
Dès le départ, votre musique a été politique.
M. B. : Ce que certains appellent politique fait simplement partie de notre vie. En Irlande du Nord, la politique fait partie du quotidien.
Deux ans seulement séparent votre premier album, Fine Art, et celui-ci. Quelle différence majeure percevez-vous entre les deux ?
M. C. : Ce deuxième album est plus mature, plus travaillé. L’année dernière a été intense, avec des moments difficiles… Mais ça nous a donné plus de matière pour écrire.
Diriez-vous que le succès vous a apporté plus de liberté artistique ?
M. C. : On a gardé la même approche qu’avec Fine Art : faire ce qu’on veut, sans se censurer, et ça ne va pas changer parce qu’on reçoit plus d’attention.
M. B. : La célébrité ne nous a pas encore atteints ! [Rires]
D. P. : Mais, plus tôt dans l’année, on avait un album qu’on a finalement abandonné pour mieux recommencer.
Vous avez travaillé pour la première fois avec Dan Carey, producteur de Fontaines D.C ou Wet Leg. Qu’a-t-il changé dans votre façon de travailler ?
M. C. : Il nous a apporté une vraie profondeur musicale. Il travaille en analogique, avec de vrais instruments. Il apporte une rigueur et une énergie incroyables. Il est toujours le premier dans le studio, apporte un professionnalisme et un enthousiasme.
À quoi ressemble une journée en studio avec Kneecap ?
M. B. : Ça dépend si on a la gueule de bois ou non. [Rires] Mais, globalement, Dan nous calmait, on prenait le temps. On a écrit la plupart des morceaux directement en studio. On a passé sept semaines sur place.
Quel morceau représente le mieux votre groupe aujourd’hui ?
Kneecap : Il s’agit forcément du titre Fènian.
D. P. : C’est un mot chargé d’histoire, qui a été insultant, puis que la société s’est réapproprié. Il renvoyait à des guerriers [pour l’indépendante de l’Irlande face à l’Empire britannique, au XIXe siècle, avant d’être réutilisé un siècle plus tard lors de la guerre d’indépendance de l’Irlande, ndlr]. Il a été utilisé comme un mot d’encouragement et a connu plusieurs évolutions. Pour nous, c’est une façon de reconquérir ce terme.
Vos venues dans les festivals, vos prises de parole politiques et artistiques sont constamment commentées. Avez-vous l’impression d’être devenu plus qu’un groupe ?
M. C. : On reste avant tout un groupe de musique. Avec ce qu’on dit dans nos chansons, sur scène, dans les interviews, tout peut devenir très politique, mais je pense que les autres peuvent nous voir comme ils veulent… Même si nous sommes avant tout un groupe de musique.
M. B. : Kneecap est un groupe qui fait partie d’un mouvement plus large de renaissance culturelle et linguistique.
Souhaitez-vous continuer à chanter en gaélique irlandais ?
M. B. : Pourquoi pas chanter en basque un jour ? [Rires] Peut-être qu’on ajoutera d’autres langues, mais le gaélique irlandais est la langue que nous parlons entre nous, c’est naturel.
Hormis votre public irlandais, peu de gens comprennent vos textes, et pourtant, vous remplissez des salles de plus en plus grandes.
M. C. : La musique dépasse les mots. L’énergie, la scène, les émotions… Et aujourd’hui, les gens peuvent traduire s’ils veulent. Même si, parfois, c’est bien de ne pas tout comprendre.
M. B. : Comme avec Bad Bunny, on ne comprend pas ce qu’il dit, mais c’est super.
Vous avez joué à Rock en Seine l’été dernier malgré des polémiques, vous êtes revenus pour plusieurs concerts parisiens complets à l’automne 2025 et vous vous produirez au Zénith en novembre. Comment percevez-vous le public français ?
M. C. : Incroyable. Nous avons beaucoup de choses à apprendre des Français. Vous êtes très engagés, très réactifs, que ce soit en concert ou dans la rue.
Votre groupe fait partie d’une vague de talents irlandais. Entre le groupe Fontaines D.C., mais aussi les acteurs.rices, de Cillian Murphy à Jessie Buckley… Comment expliquez-vous ce succès ?
M. C. : Je pense que les Irlandais sentent ce petit changement, mais je ne sais pas trop comment l’expliquer. Ils ont peut-être enfin la reconnaissance qu’ils méritent. Mais il y a toujours eu de grands artistes en Irlande, peut-être à cause de notre histoire, de l’oppression. Certains ont créé de l’art pour l’export, pour que les Américains, les Français, les Anglais l’aiment. Maintenant, ils créent de l’art pour eux-mêmes, il y a une certaine authenticité.
De quels artistes vous sentez-vous proches ?
D. P. : Massive Attack, un groupe qui s’est toujours exprimé contre les injustices.
M. B. : Évidemment, Fontaines D.C. avec qui on a beaucoup joué l’année dernière.
Avez-vous une découverte culturelle récente à nous partager ?
M. B. : Banksy ! [Rires]
D. P. : Brendan Behan, un écrivain irlandais
M. C. : Je suis allé en vacances au Maroc et j’ai découvert les Berbères. Leur musique, leur mode de vie, tout est très simple et fascinant.
Et un groupe à ajouter à notre playlist ?
D.P. : Dirty Faces, un groupe de Derry !