Entretien

Jade Khoo : “J’aime réaliser des dessins contemplatifs”

15 avril 2026

Par Clara Authiat

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Illustration
©VG

C’est la bande dessinée événement de ce début d’année. Terre ou Lune, de Jade Khoo, est une ode à la nature, une œuvre de science-fiction contemplative qui se déploie sur 300 pages et critique sans détour la surconsommation et les dérives sécuritaires. Rencontre avec l’autrice, qui bûche déjà sur le deuxième tome de cette histoire passionnante.

Dans Terre ou lune, votre deuxième bande dessinée, votre protagoniste se nomme Othello… Avec un tel prénom, il était presque promis à une tragédie familiale à la Shakespeare !

C’est drôle, parce que je n’ai pas choisi le prénom d’Othello en référence à la pièce de Shakespeare… que je connais en réalité très peu. C’était plutôt pour le jeu de plateau Othello, ou Reversi, avec des pions noirs et blancs. Une fois posés, les pions peuvent être retournés sur l’une des deux faces et le but, évidemment, est d’obtenir le plus de pions possible de sa couleur. Ça résonne avec l’histoire de mon personnage qui va, sans le savoir, causer la mort de son père et voir sa mère aller en prison. Au début, Othello analyse chaque case un peu de cette manière, c’est soit noir, soit blanc. Plus largement, cette histoire est le résultat d’un mélange de bribes d’histoires que j’avais écrites, certaines il y a plus de dix ans, et que j’ai retravaillées pour créer l’univers de Terre ou Lune, qui plonge dans une société futuriste qui, à cause de la surpopulation sur Terre, est amenée à se réinventer sur la Lune.

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Pour la promotion de l’album, vous avez réalisé une bande-annonce animée. Vous venez d’ailleurs de l’animation. Pourquoi avoir choisi le médium de la bande dessinée pour raconter cette histoire ?

L’animation est un processus assez complexe. Cela nécessite de plus grosses productions et on ne peut pas faire un long-métrage d’animation tout seul. Mais j’ai choisi la bande dessinée avant tout parce que j’adore dessiner sur papier. Contrairement à ma première bande dessinée, Zoc (Dargaud, 2022), que j’avais réalisée sur tablette numérique, pour Terre ou Lune, j’ai voulu revenir à l’aquarelle, mon outil préféré.

L’histoire prend le temps de se déployer, si bien que l’on est déstabilisé et que l’on ne sait pas très bien où l’on se trouve, sur la Terre ou sur la Lune. Était-ce une volonté de votre part de travailler ce rythme qui amplifie un certain sentiment d’étrangeté ?

Je voulais que le lecteur ne sache pas tout de suite où il est et qu’il le découvre petit à petit. J’ai mis longtemps à parvenir à cette forme narrative parce qu’au début, il devait juste y avoir un gros “pâté” explicatif du contexte. Mais je me suis dit que ça n’allait pas être très plaisant pour les lecteurs. J’ai finalement pensé qu’il n’y avait pas besoin de le savoir dès le début et que ça pouvait être distillé dans l’histoire. Mais ce rythme de narration plutôt lent est assez automatique chez moi, il était déjà présent dans Zoc. J’aime réaliser des dessins contemplatifs, où le paysage s’étale sur la planche.

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Cette lenteur permet aussi de détailler l’amour de votre personnage pour les oiseaux. D’où vous vient cette passion pour l’ornithologie ?

J’ai grandi en pleine campagne, perdue au milieu de nulle part, et il n’y avait pas grand-chose d’autre à part des animaux et des oiseaux. Par la force des choses, je m’y suis intéressée assez jeune et j’aimais bien dessiner les oiseaux que je voyais et la nature qui m’entourait. Avec ses amis du club d’ornithologie, Othello recense les nids de busards. C’est quelque chose que j’avais envie d’intégrer dans le livre, parce que ce sont des oiseaux qui font leur nid dans les champs. Il y a vraiment des groupes de bénévoles qui s’occupent de les repérer, de discuter avec les agriculteurs et de faire de la protection, littéralement comme dans le tome 1. Je voulais faire la lumière sur cette problématique et, si des lecteurs de la BD aperçoivent ces nids, ça peut toujours être utile de les signaler.

©Morgen

Qu’avez-vous pris le plus de plaisir à dessiner ?

Je pense que les pages où il n’y avait pas, ou très peu, de bulles à lire étaient peut-être les plus plaisantes. Souvent, lorsqu’on lit des bandes dessinées, le texte occulte les dessins, on passe trop vite dessus. Je voulais donc avoir des planches avec rien à lire, pour que toute l’attention soit portée sur le dessin et ce qu’il raconte. Mais j’ai aussi pris beaucoup de plaisir à inventer de A à Z une séquence qui se déroule dans une réserve lunaire. C’était assez marrant à imaginer, graphiquement, ça ne ressemble à rien de ce que l’on connaît.

Quelles sont les références qui ont façonné votre univers graphique ?

Les films des studios Ghibli m’ont profondément marquée. Notamment les quelques scènes de cuisine où les aliments sont bien luisants, crépitent… Dans ma BD, j’en ai quelques-unes, notamment une tarte à la tomate ou encore un plat de nouilles bien chaud, pour lequel je me suis inspirée, très simplement, des pâtes que je me fais moi-même. Je me disais qu’il faut que ça donne faim. Mais c’était un vrai défi de dessiner l’eau en ébullition. Les dessins de Kazuo Oga, décorateur des films Ghibli, m’ont beaucoup aidée.

J’aime aussi énormément l’univers de l’illustratrice chinoise Zao Dao. Côté scénario, Jirô Taniguchi occupe une place centrale dans mes inspirations, surtout Le journal de mon père. Je l’ai redécouvert pendant l’écriture du tome 1 et ça m’a permis de décoincer beaucoup de problèmes scénaristiques. Au début, je trouvais le personnage d’Othello, qui est très introverti, parfois difficile à cerner ou antipathique. Relire Jirô Taniguchi m’a donné l’idée de la voix off.

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Le sentiment d’étrangeté persiste jusqu’à la fin du livre et certaines questions restent sans réponse. C’est parce que cette histoire n’est pas terminée, il va y avoir une suite… Qu’est-ce qu’on peut en attendre ?

Déjà, a priori, qu’il sorte aux alentours de septembre 2027 ! Le scénario a été écrit en même temps que le premier tome, puisqu’à l’origine c’était un seul et même livre… mais de 600 pages. Pour des questions de prix et de format, on a décidé, avec l’éditeur, de le découper en deux tomes. Je travaille actuellement au dessin du deuxième. Mais, depuis la sortie du tome 1, avec tous les retours que j’ai eus, j’espère surtout ne pas décevoir. Sans trop en dire, là où le tome 1 était assez généraliste, où je présentais ce nouveau monde, le tome 2 se concentrera davantage sur l’histoire familiale d’Othello et les mystères qui l’entourent.

©Morgen

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