Après avoir adapté en bande dessinée Le joueur d’échecs, le célèbre roman de Stefan Zweig, David Sala s’attaque à un autre monument de la littérature : Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, paru au début du XIXᵉ siècle. En se l’appropriant avec brio, l’auteur en ressort victorieux.
Introduction
Il fallait oser. David Sala réécrit l’histoire de Frankenstein pour combler les failles du récit, mais aussi pour apporter un regard neuf et personnel sur la créature, ici plus humaine. Il nous explique cette démarche, qui l’a conduit à réaliser le plus bel album de ce début d’année, voire de sa carrière.
Frankenstein, le roman culte de Mary Shelley paru en 1818, a été maintes fois adapté au théâtre et au cinéma, et tout récemment par Guillermo del Toro, avec Jacob Elordi dans le rôle-titre. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous plonger dedans ?
Hasard du calendrier, nos projets, avec celui de Guillermo del Toro, se sont croisés, mais je l’avais en tête bien avant. Cette idée d’adapter Frankenstein remonte à une lecture de jeunesse et à la rencontre avec ce personnage qui a nourri mon imaginaire pendant de longues années. Le déclic a eu lieu après la réalisation de l’album Le poids des héros (2022), qui a été très intense. J’avais envie de revenir à un récit plus simple et aux romans qui m’avaient donné envie de dessiner. En adaptant celui-ci, je me suis dit que je n’aurais plus qu’à me concentrer sur le dessin, mais, finalement, je me suis retrouvé face à un défi beaucoup plus grand !
Le poids de Frankenstein ?
C’est ça ! Dans un premier temps, il y a la relecture. On ne perçoit pas les mêmes choses avec un regard d’adulte. Ensuite, je me suis effectivement demandé ce que je pouvais apporter de plus à ce mythe, autant sur le plan graphique que scénaristique. À la relecture, j’ai découvert des failles dans le récit, que j’ai comblées, mais surtout, je m’en suis emparé pour le faire mien et en livrer un ouvrage personnel.
Votre Frankenstein apparaît plus sensible et humaniste qu’horrible. Il évoque notamment Elephant Man, le personnage du film éponyme de David Lynch.
Le rapprochement avec Elephant Man est très juste, mais je n’ai pas écrit ce récit dans cette optique. Dans le roman, le regard se porte davantage sur Victor Frankenstein que sur la créature. J’ai changé d’angle. Le livre met aussi en avant cette prouesse scientifique qui défie la mort. Moi, je me suis concentré sur la question de l’humanité, sur la manière dont on perçoit ce qui nous est étranger, sur la haine que cela suscite chez certains : autant de thématiques qui font écho à notre actualité.

Dans mon récit, je développe la part enfantine de Frankenstein, ce qu’il est au départ, avant d’être rejeté. Je voulais mettre l’accent sur son premier regard innocent et sa capacité à s’émerveiller de tout. Pour cela, j’utilise des couleurs très vives et puissantes. On le voit déambuler seul, abandonné et nu dans les rues, puis finalement traqué. Il se cache alors comme une bête !
Dans votre version, vous montrez que Frankenstein devient finalement une victime de la haine des hommes, qui fera de lui un monstre.
Oui ! Pour en arriver là, j’ai créé un personnage féminin qui le recueille et s’en occupe, mais qui sera finalement, avant lui, victime de la barbarie des hommes, ce qui va attiser la colère de Frankenstein. Ainsi, j’explique ce qui manque pour moi au roman : pourquoi, plus tard, il demande à Victor Frankenstein de lui créer un double féminin qui pourrait alors l’aimer tel qu’il est.

Vous disiez avoir voulu faire de Frankenstein une version personnelle : ce premier personnage féminin découle-t-il de cette volonté ?
Oui, ceux qui ont lu Le poids des héros comprendront facilement. J’y parle de la manière dont, parfois, dans l’histoire, les hommes ont accueilli de façon cruelle ceux qui ne leur ressemblent pas, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. La scène avec la jeune fille fait écho aux jugements radicaux de certains hommes à la Libération, à leur brutalité ! Cette question est récurrente dans mon œuvre.
Vos techniques varient en fonction des ouvrages. Ici, vous avez utilisé uniquement de la gouache et parfois le couteau, ce qui est rare en bande dessinée.
C’est vrai. Dans Le poids des héros, il y a un mélange d’aquarelle et de pastels. Dans Le joueur d’échecs, j’ai ajouté de l’encre. Ici, j’ai tout fait à la gouache et au couteau. Le pinceau manquait de force. Je voulais, sur certaines planches et séquences, avoir plus de matière, ce que permet cet outil. C’est la première fois que je l’utilise. Ça a été une révélation. Sur le plan esthétique, cela m’a permis de me renouveler.