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Burn-out romanesque

29 avril 2026

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Eliot Ruffel était l'un des primoromanciers de la rentrée littéraire 2024. ©Patrice Normand pour l’Olivier

Quand la nouvelle génération du roman prend la plume pour ausculter notre rapport au travail, cela donne trois livres savoureusement grinçants et un constat désenchanté : l’aliénation ne peut plus durer.

Introduction

C’est le propre du temps qui passe et une vieille ritournelle de la modernité. La vieille garde peste toujours contre la génération d’après, s’emportant auprès de qui veut l’entendre contre ces jeunes qui, soi-disant, ne veulent plus travailler. Et si on prenait le problème à l’envers ? Et si la jeunesse était finalement l’incarnation d’une prise de conscience du lien pervers qu’on entretient parfois avec notre travail, dans des sociétés de plus en plus déshumanisées ? C’est en tout cas le récit que portent trois jeunes romanciers à la plume acide et au caractère bien trempé.

| Pilote automatique, d’Eliot Ruffel

C’était il y a deux ans, mais on se souvient comme si c’était hier du premier roman du prodige Eliot Ruffel, âgé de 26 ans seulement. Après ça avait marqué les esprits par sa façon originale de déconstruire le poncif des poncifs romanesques, le récit d’apprentissage, à coups d’ennui, de désenchantement et de silence. Le livre racontait, le temps d’un été caniculaire, l’errance de deux jeunes garçons hantés par la figure du père qui cherchent une façon d’être au monde et d’être entre eux. Comme un manifeste par le porte-voix d’une jeunesse pensive, mélancolique et désœuvrée. La Gen Z tenait enfin son romancier.

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On retrouve dans ce deuxième roman tout ce qui faisait le sel de l’exploit originel. Enfant des marges, de la périphérie, Oscar est un bon garçon coincé entre l’enfance et l’âge adulte. Il est livreur d’électroménager, il charge et décharge des frigos, installe des machines à laver, il trime sans trop réfléchir et tient beaucoup à son statut d’intérimaire qui lui permet de ne pas s’engager. Il laisse la vie couler sur lui : « Je te jure, moi ça va, je suis bien là où je suis. » On le suit de HLM en résidence et en banlieue pavillonnaire, confrontant son existence aux modèles qu’offre une société dans laquelle il se perd. Oscar n’a que 25 ans, mais il souffre déjà de mélancolie, bousculé par un néolibéralisme qui abîme les corps et maltraite les esprits.

Également photographe et vidéaste, Eliot Ruffel écrit comme on filme, des images plein la tête. C’est aussi un styliste qui décrit la répétition du travail, la déshumanisation et la violence des rapports sociaux comme personne.

| Brûler grand, de Juliette Oury

En 2023, un an avant Eliot Ruffel, Juliette Oury avait elle aussi tiré son épingle du jeu avec un premier roman inventif, publié en rentrée littéraire. Avec son titre éloquent, Dès que sa bouche fut pleine, il nous plongeait dans un futur proche, un monde dystopique où la place de la nourriture et du sexe était inversée. Dans cette histoire à dormir debout, manger était devenu un acte obscène et tout ce qui se rapportait à l’alimentation, à la cuisine et aux saveurs devait être dissimulé, contrairement au sexe qui, lui, s’exposait partout, se partageait, rythmait notre quotidien, notre vie professionnelle et notre rapport aux autres. Derrière le roman à concept ludique se cachait une réflexion puissante sur notre société, ses tabous, les rapports de domination, dans le couple comme dans le monde du travail.

Dans ce deuxième roman, justement, Juliette Oury se focalise sur ce milieu qui tient aujourd’hui une place si particulière dans nos vies, synonyme aussi bien de réussite et de statut social que de souffrance et d’aliénation. Brûler grand met en scène un centre spécialisé pour les victimes de burn-out, syndrome d’épuisement professionnel désormais reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). C’est ici que vient se ressourcer, pour une semaine, la protagoniste et narratrice de Juliette Oury.

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Émilie Bosquet est substitute de la procureure de Montbéliard. Elle est épuisée, angoissée par l’ampleur de la tâche autant que par la pression qu’elle se met du fait d’une conscience professionnelle à toute épreuve. Elle a besoin de repos. Elle a besoin de comprendre. Au contact de toute une galerie de personnages hauts en couleur venus eux aussi chercher réparation, elle va tenter de redessiner les contours d’une vie nouvelle, affranchie des carcans imposés par le poids des responsabilités.

| Le mécontentement, de Beatriz Serrano

Rassurez-vous, il n’y a pas qu’en France que le malaise est palpable. En Espagne aussi, le burn-out romanesque bat son plein et les écrivains et écrivaines prennent la plume pour raconter le désenchantement radical de la nouvelle génération envers un monde du travail de plus en plus kafkaïen et aliénant. Beatriz Serrano, journaliste de 37 ans, collaboratrice régulière de Vogue et Vanity Fair, en fait le moteur d’un premier roman délicieusement acide.

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Marissa est cadre dans la pub et vit dans un bel appartement madrilène. Une carrière rêvée ? Pas vraiment. Entre la vacuité de son « taf » fait de campagnes de com’ et de slogans factices, la bêtise de ses supérieurs et le manège ridicule des conventions sociales, elle sent un mélange d’angoisse et de rage monter, associé au souvenir douloureux d’une ancienne collègue qui s’est volatilisée. En perdition, elle s’anesthésie à coups d’alcool, d’antidépresseurs et surtout de scrolling obsessionnel sur YouTube. Mais l’approche d’un séminaire d’entreprise en forêt va fissurer la dernière couche de vernis qui la retenait encore de commettre l’irréparable.

Le mécontentement est un sommet de rire jaune qui jongle admirablement entre émotion et humour et qui vise juste, au moment de régler son compte à un monde du travail de plus en plus abêtissant.

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