Décryptage

Mais pourquoi les mangakas abordent-ils autant le burn-out dans leurs œuvres ?

01 mai 2024
Par Samuel Leveque
“Hataraki Man” est un seinen de Moyoco Anno.
“Hataraki Man” est un seinen de Moyoco Anno. ©2004 Anno Moyoco/Kodansha

De plus en plus d’auteurs japonais abordent ouvertement la question du surmenage, et leurs mangas reflètent une préoccupation qui monte dans la société nippone.

Leçons de vie avec grand frère Uramichi, une comédie dans laquelle un travailleur épuisé et démotivé sabote l’émission pour un enfant qui l’emploie, paraîtra ce 2 mai. Mais, au-delà de cette simple farce, le Japon est l’un des pays dont la langue a forgé avec le temps un mot pour désigner la mort par surmenage professionnel : le karoshi. Longtemps taboue dans le milieu des dessinateurs de mangas, cette thématique, reflet de leurs conditions de travail souvent éprouvantes, est désormais largement abordée. Et les œuvres traitant de ce sujet pourraient, à terme, faire changer les choses.

Une industrie basée sur une production effrénée

Dès son origine, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’industrie du manga a été bâtie sur une production frénétique de la part des auteurs, qui louaient alors leurs histoires à la semaine dans des boutiques spécialisées. Il était fréquent, dans les années 1950, de voir des auteurs dessiner plusieurs séries en parallèle et livrer des dizaines de planches de manière hebdomadaire. Les mangakas de cette génération sont par ailleurs très peu nombreux à avoir dénoncé leurs conditions de travail.

Seule la légende du Shigeru Mizuki (décédé en 2015 à 93 ans) s’est autorisé cette remarque à la fin de sa vie : « J’étais le seul de ma génération [de mangakas] à dormir plus de neuf heures par nuit. Et regardez, maintenant tous les autres sont morts. » En effet, de très nombreux pionniers du genre, dont Osamu Tezuka lui-même, sont décédés durant leur soixantaine, parfois même avant.

Leçons de vie avec grand frère Uramichi parle avec ironie du découragement de nombre de travailleurs japonais.©Gaku Kuze / Ichijinsha Inc.

À mesure que l’industrie s’est développée et structurée, de nombreux magazines de prépublication hebdomadaires ont commencé à voir le jour et à réclamer de la part de leurs auteurs une vingtaine de planches très élaborées chaque semaine. Le tout quasiment sans repos, en devant régulièrement livrer des illustrations en couleur. Et, pour les magazines mensuels, le rythme est à peine moindre : il est fréquent de devoir rendre 30 à 40 planches mensuelles, 12 mois par an.

À partir des années 1980, des mangakas commencent à aborder le sujet. Akira Toriyama (Dr. Slump, Dragon Ball) se plaint continuellement de son rythme de travail intenable dans les colonnes de ses mangas. Yoshihiro Togashi (Hunter x Hunter) souffre quant à lui de nombreux problèmes de santé et les impute à une charge de travail estimée à plus de 90 heures par semaine. Enfin, Hisashi Eguchi (Stop !! Hibari-kun !), pourtant considéré comme un génie, choisit purement et simplement d’arrêter prématurément sa carrière épuisante pour se consacrer au design publicitaire.

Dans Bakuman, bien peu de choses sont faites pour souligner la surcharge de travail des mangakas.©2009 Obata Takeshi / Ohba Tsugumi, Shueisha

Cependant, peu de mangas abordent frontalement la question du surmenage professionnel. Au contraire, des séries comme La Plume de feu de Hoero Pen ou Bakuman de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata s’érigent en véritables défenseurs du système de production rapide et compétitive de bandes dessinées. Un système qui fait des victimes chez les artistes, à l’image de l’auteur de Berserk, Kentarō Miura, qui est, comme le rappelle le militant socialiste américain Carmin Maffea, mort sur sa table de travail après des années de surmenage.

Le pouvoir de la vérité

Avec le temps, cependant, des œuvres abordant de manière beaucoup plus crue le fonctionnement de l’industrie du manga se multiplient. En 2005, le Journal d’une disparition, une autofiction d’Hideo Azuma, fait l’effet d’un pavé dans la mare en racontant comment l’auteur plaque une vie de dessinateur déprimante et exténuante pour disparaitre, quitte à devenir sans-abri. Moins extrême, le manga Reimp’ décrit la vie passionnante, mais épuisante d’un petit éditeur de manga toujours sur la brèche.

Reimp’ est une lettre d’amour à l’industrie du manga qui n’oublie pas de parler de ses problèmes.©JUHAN SHUTTAI! 2013 Naoko MAZDA / SHOGAKUKAN

En parallèle de ces œuvres décrivant la vie éreintante des travailleurs de la chaîne du livre, le marché du manga se retrouve progressivement envahi de protagonistes, hommes comme femme, faisant face à des situations de burn-out extrême. Au point que certains fans se retrouvent à en faire de longues listes. Comment expliquer ce phénomène ?

Pour Anaïs Claret, qui prépare actuellement un master en sociologie du travail, ces œuvres n’arrivent pas en masse par hasard : « Depuis quelques années, le Japon prend conscience d’un phénomène lié au burn-out qui serait un des plus importants au monde. Plus de la moitié des hommes et près des deux tiers des femmes se déclarent ainsi concernés par l’épuisement professionnel. Et dans ceux-là, les employés du milieu éditorial, mais aussi de l’animation ou du jeu vidéo sont particulièrement exposés. »

Bucket List of the Dead a fait énormément parler de lui pour sa dénonciation du milieu du travail au Japon.

Un phénomène qui passe aussi par la dénonciation des black kigyō (littéralement les « compagnies noires »), des entreprises dont le modèle économique est basé sur une exploitation maximum des employés et un non-respect patenté du droit du travail. Des modèles qui se sont retrouvés parodiés et dénoncés par des auteurs ayant parfois eux-mêmes vécu des situations similaires à celles de protagonistes de séries à très grand succès comme Bucket List of the Dead ou encore The Dungeon of Black Company.

De la dénonciation à l’invention d’autres modes de vie

Les voix des artistes, des militants du droit du travail et tout simplement des employés ont fini par se faire entendre : depuis quelques années, la question du burn-out dans les industries culturelles s’est banalisée dans les récits, mais elle est également devenue un débat de société au Japon. Le journaliste Kim Morrissy remarque en effet dans un écrit que les éditeurs ont désormais une tendance (encore timide) à accorder davantage de repos et des deadlines plus flexibles à leurs auteurs. Et ce, à la suite de l’explosion des problèmes de santé irréversibles chez de nombreux mangakas depuis quelques années.

Il faut dire qu’à l’image de nombreux Japonais, les auteurs de poids parlent plus ouvertement de leurs problèmes de surmenage et des conséquences sur leur corps. C’est ce qu’a fait Kohei Horikoshi en 2023 en parlant de son état de santé dégradé. Signe que les temps ont définitivement changé : les fans de sa série My Hero Academia ont alors très majoritairement réagi positivement à ces explications, souhaitant à l’auteur du repos, quitte à ce que le hiatus du manga soit prolongé.

Les changements commencent à se multiplier pour préserver, au moins un peu, la santé des artistes. Comme le souligne l’autrice Priya J. Sridhar, la Japanese Cartoonist Association (le principal syndicat d’auteurs du secteur) se mobilise activement depuis des années pour trouver des solutions. Des initiatives similaires ont également lieu dans le milieu de l’animation pour permettre aux jeunes artistes de meilleures conditions de travail.

By The Grace of The Gods, un manga de fantasy récemment adapté en animé faisant l’éloge d’une vie simple.©by Ranran / Square Enix

Quant aux mangakas eux-mêmes, ils ont peu à peu créé leur propre vision d’un mode de vie plus calme et plus soutenable, ce qui explique la multiplication des œuvres autour de la slow life : des aventures dont les héros vivent de manière paisible, évitant le surmenage et les péripéties les plus dangereuses. Une multiplication de récits qui est un signe que la difficulté est tout sauf réglée, mais que, désormais, tout le monde a bien conscience du problème et de la nécessité d’y remédier.

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