Dans le Los Angeles huppé de 1981, un lycéen voit son quotidien basculer avec l’arrivée d’un nouvel élève et l’apparition d’un tueur en série. Jusqu’où la fiction conserve-t-elle l’ambiguïté du texte original ?
Introduction
Cet été, Ryan Murphy adapte The Shards, l’un des romans de Bret Easton Ellis, auteur d’American Psycho, porté à l’écran en 2000 dans une comédie noire horrifique devenue culte. Disponible depuis le 6 août sur Disney+, la nouvelle série reprend le décor, les personnages et la trame criminelle du livre paru en 2023. Mais là où Ellis mêlait mémoire, désir et paranoïa, son adaptation privilégie suspense, mélodrame et horreur.
Quel lien avec le roman ?
Traduit en français sous le titre Les éclats, le livre est paru en France en mars 2024 chez Robert Laffont. Ce roman de plus de 600 pages marquait le retour de Bret Easton Ellis après 13 ans d’absence. L’auteur y revisite son adolescence à Los Angeles sous forme d’autofiction, en greffant à ses souvenirs une intrigue criminelle inventée.

L’histoire se déroule en 1981. Bret, 17 ans, fréquente un lycée privé, cache son homosexualité derrière sa relation avec Debbie et commence à écrire ce qui deviendra Moins que zéro. L’arrivée de Robert Mallory, nouvel élève séduisant et opaque, trouble son groupe d’amis. Au même moment, un tueur surnommé le Trawler enlève et mutile de jeunes victimes. Bret soupçonne bientôt Robert, sans que le lecteur sache s’il enquête ou fabrique son propre cauchemar.
Qu’est-ce qui reste fidèle, ou non ?
La série conserve l’ossature de l’oeuvre : le Los Angeles privilégié des années 1980, le lycée Buckley, les adolescents délaissés par leurs parents, les crimes du Trawler et l’obsession de Bret pour Robert. Sa double vie sexuelle, son rapport à l’écriture et son statut de narrateur demeurent au cœur du récit. La voix off maintient aussi le spectateur dans la subjectivité de Bret, dont les soupçons sont nourris par le désir autant que par la peur.

La principale différence tient au rythme et au ton. Le roman avance par répétitions, souvenirs et contradictions ; la série accélère, dramatise et ajoute plusieurs intrigues secondaires. Certains personnages gagnent en autonomie tandis que le récit devient plus choral et plus proche du teen drama. Le mystère du Trawler occupe ainsi davantage de place que la lente fabrication mentale du récit par Bret.
La série explicite aussi ce que le livre laissait trouble. La relation entre Bret et Terry Schaffer, le père de Debbie, est davantage relue comme un abus. Plus largement, l’adaptation nomme les traumatismes, clarifie les rapports de pouvoir et moralise certains événements. De quoi gagner en lisibilité, tout en prenant le risque d’atténuer la cruauté sèche et l’incertitude qui faisaient la singularité du texte.