Arrêté, jugé, emprisonné en Algérie puis gracié, Boualem Sansal signe, avec La légende, un texte où le prisonnier raconte autant son enfermement que sa transformation en symbole politique.
Introduction
Comme il est difficile d’aborder La légende en faisant abstraction du vacarme médiatique qui l’entoure. Depuis son arrestation à Alger le 16 novembre 2024, jusqu’à sa libération un an plus tard, Boualem Sansal est devenu un symbole de toutes parts. Un sujet diplomatique. Un nom brandi dans les débats franco-algériens. Dans ce nouveau livre écrit en 40 jours, selon son auteur, il raconte sa détention, mais semble aussi vouloir reconquérir son histoire. Sa légende.
À cet égard, le titre est révélateur. La légende n’est pas seulement le récit qui se construit autour d’un homme, comme on l’imagine. C’est aussi, étymologiquement, « ce qui doit être lu » (du latin legenda) et, plus avant encore, le « récit de la vie d’un saint ». Tout un programme.
Le récit d’une dépossession
Or, d’emblée, Sansal explique que cette histoire ne lui appartient plus. Il est arrêté pour apologie du terrorisme, espionnage et atteinte à la sûreté de l’État. De retour en France après une grâce obtenue par l’Allemagne, son histoire devient un dossier très vite commenté sur tous les plateaux. Dès les premières pages du livre, il évoque son arrestation comme un fait collectif, quelque chose qui le dépasse et, au fond, parle même du lecteur comme « partie prenante » dans « cette affaire ».
Cette dépossession traverse tout le livre. L’écrivain cesse d’abord d’être un nom pour devenir un « dossier en devenir ». Les chefs d’accusation semblent tomber comme des sentences arbitraires. Sansal devient un numéro d’écrou (46611), ultime étape d’une dépersonnalisation méthodique.
Sous-titré Libres méditations d’un prisonnier encombrant, La légende est, par extension, le texte d’un condamné comme les autres. Le quotidien carcéral raconté n’a ici rien d’exceptionnel. Les petites contraintes accumulées produisent l’insupportable. Et si tout repose sur une entité impersonnelle (le « Règlement »), dans sa cellule de 6,5 m2, l’auteur se découvre réduit à un élément de décor parmi d’autres, entouré d’une violence qui est aussi bureaucratique, en plus d’être celle de la maladie.
La poésie malgré tout
Pour résister, il se réfugie dans tout ce qui semble l’avoir toujours sauvé : les mots. Là où certains s’accrochent à l’exercice physique ou à la religion, lui se tourne vers la poésie. L’écrivain réapparaît alors derrière le détenu et les deux se rencontrent, parfois. On notera les comparaisons à Victor Hugo, à Émile Zola, à Alexandre Soljenitsyne ou encore à Salman Rushdie pour appuyer ses réflexions. Il compte bien les rejoindre avec ce livre qui, il le sait, sera un document d’histoire.
C’est aussi dans cette perspective que le champ lexical utilisé est souvent belliqueux, porté par une forme de combat contre l’arbitraire. Boualem Sansal n’hésite pas à critiquer ouvertement le Président Tebboune, non sans une forme d’audace qui confine au courage. Toutefois, la filiation aux noms précédents n’est pas seulement narcissique. Elle pourrait bien constituer une manière de rappeler que la littérature est aussi une forme de résistance au pouvoir.
« Mon arrestation n’a pas seulement atteint un homme : elle a blessé l’Algérie, la France, et au-delà l’idée même de liberté et de dignité humaine. »
Boualem Sansal
Le style de La légende témoigne par ailleurs d’une forme d’urgence (peut-être de précipitation). La ponctuation est souvent expressive, le registre parfois familier. Cette nervosité diffuse participe pourtant de la force du témoignage. Elle restitue quelque chose d’un état de tension.
Dans les pages consacrées au procès, Boualem Sansal se représente seul face à une mécanique déjà lancée. Il tente de faire entendre sa voix devant un parterre de gens qui semble être ici comme on est au spectacle. Un spectacle dont l’issue est connue d’avance. La justice comme un théâtre.
Émotion et polémique
Toutefois, le cœur émotionnel du livre se trouve probablement dans l’évocation du nom, de la présence et de la figure de son épouse, Naziha, à qui l’ouvrage est dédié. Sur quelques pages, il lui laisse la parole afin de raconter la manière dont elle a vécu les choses. La prison n’est plus seulement celle du détenu, elle devient aussi celle de ceux qui attendent, dehors.
À la fin, un passage ajouté cède parfois à la démonstration avec un chapitre intitulé Le grand moment de vérité, consacré à l’affaire Gallimard. Historiquement lié à cet éditeur, l’écrivain a rejoint Grasset pour publier ce texte-ci. Le changement est tout sauf anodin. Le geste est symbolique, dans un moment de très forte polarisation, où le nom de Vincent Bolloré s’écrit à l’encre sympathique. Dans cette perspective, l’auteur revient sur la forme de mise en cause indirecte qu’il a perçue de la part de Gallimard. Un côté polémique qui rompt – peut-être gâche un peu – l’équilibre du livre.
La légende est donc d’abord un témoignage, au sens profond du terme. Un document qui raconte comment un homme se révolte contre l’arbitraire d’un pays et comment un écrivain tente, par l’écriture, de redevenir un homme.