Quelle différence entre l’album de bande dessinée et le roman graphique ? Ce dernier, plus épais, permet au récit de se déployer dans la longueur. De quoi offrir un moment de lecture immersif et hors du temps. Voici six romans graphiques pour étoffer sa bibliothèque.
| De bonne foi, de Marguerite Boutrolle
Une héroïne hitchcockienne et des réflexions sur la lutte des classes. Marguerite Boutrolle signe ici un album grinçant de beauté et profondément politique. En 1979, dans un village isolé du Finistère, en Bretagne, Judith Chevalier, jeune étudiante en droit, vient réviser ses examens en solitaire dans la maison de vacances familiale. À quelques villes de là, trois hommes sont activement recherchés après le meurtre d’une employée de banque et d’un gendarme. Les révisions de Judith tombent à l’eau lorsque l’un des hommes en fuite fait irruption chez elle.
Avec ses plans rapprochés et ses couleurs stridentes, du rouge vif au noir profond de la nuit, la dessinatrice fait monter une tension palpable tout au long du récit. Cette cohabitation hors du commun risque bien de chambouler les croyances et les idées préconçues de l’étudiante en droit. La fin justifie-t-elle les moyens de la lutte ? En évitant l’écueil du Flower Power des années 1970, Marguerite Boutrolle dresse le portrait d’un militantisme total.
| Frankenstein, de David Sala
L’histoire de Frankenstein ne cesse de se réinventer. Sous le crayon de David Sala, le roman de Mary Shelley prend de nouvelles couleurs et une nouvelle direction. À la recherche du beau, le Frankenstein du dessinateur David Sala questionne les délires de l’âme humaine, la violence des hommes, mais aussi leurs rares instants de bonté. Le travail des couleurs est majestueux et c’est précisément à cet endroit que le dessinateur, qui n’hésite pas à briser le schéma traditionnel des cases de bande dessinée, nous raconte quelque chose d’unique.
Les couleurs de la nature, flamboyantes et multicolores, s’assombrissent et se teintent d’un violet bleuté mélancolique à mesure que Victor Frankenstein et sa créature s’approchent de l’humanité et ses travers.
| Mon village révolté, de Lili Sohn
Comme à son habitude, Lili Sohn raconte ses histoires façon carnet de route. Ici, direction son village d’enfance, Kolbsheim, en Alsace, qui a profondément changé depuis la construction de l’autoroute du grand contournement ouest. Les conséquences sont désastreuses : forêt rasée, écosystèmes menacés et habitations déplacées. Au cœur du livre, une bataille humaine et collective. La dessinatrice retrace l’itinéraire d’une résistance, qui permit non pas d’empêcher, mais de reporter de dix ans ce projet de construction. Dans cette enquête intime, Lili Sohn rencontre des habitants, des élus, des militants. Elle révèle les logiques commerciales dissimulées et les ramène à l’échelle d’un village et de vies humaines.
Lili Sohn s’autorise quelques détours aussi : l’histoire des autoroutes en France, l’héritage culturel de Kolbsheim ou encore un tuto pour apprendre à s’accrocher à un arbre ou à une machine. La dessinatrice barbouille le paysage, sauvage, jusqu’à ce qu’une barre grise vienne dénaturer la verdure flamboyante de sa campagne d’enfance. Une lecture qui laisse un goût doux et amer de « solastalgie »… cette nostalgie bien particulière face à la destruction des paysages. Mais on retient surtout la solidarité et l’énergie sans faille des habitants de Kolbsheim.
| Le Complexe, de Lucie Albrecht
Jusqu’où iriez-vous pour faire disparaître vos complexes ? C’est la question posée par la dessinatrice Lucie Albrecht dans sa bande dessinée Le Complexe. Dans cette dystopie, où tout paraît trop beau pour être vrai, trois « heureux gagnants » embarquent pour un séjour tous frais payés pour Le Complexe. Dans cette mystérieuse clinique, les célébrités, et pas que, se bousculent pour consulter un docteur qui cartonne sur les réseaux sociaux en promettant d’effacer toutes les « imperfections » en seulement cinq jours. Mais à quel prix ?
Lucie Albrecht manie habilement le genre du body horror pour critiquer sans détour la marchandisation des corps. La palette chromatique oscille du rouge rosé à un bleu vert hospitalier. 100 % faites à la main, les planches de Lucie Albrecht produisent un sentiment d’étrangeté qui captive autant qu’il effraie.
| Nanterre avant l’orage, de Feurat Alani et Ulysse Gry
Raconter la banlieue de l’intérieur. C’est l’objectif de cette bande dessinée vibrante réalisée par le journaliste Feurat Alani. Lui qui a grandi au milieu des tours de la cité Picasso, ici magnifiées par le dessinateur Ulysse Gry, a voulu saborder les clichés autour de Nanterre et de ses habitants. L’élément déclencheur ? La mort du jeune Nahel en 2023, tué par un policier. Le journaliste va alors recueillir la parole de celles et ceux qui ont vécu au plus près cette tragédie.
Les anciens du quartier, qui ont connu l’époque des bidonvilles. Les femmes, qui mettent en place des réseaux de solidarité. Les jeunes, chez qui la colère, nourrie d’injustices quotidiennes, est au bord de l’implosion après la mort de Nahel. D’histoire en histoire, le journaliste détricote un récit médiatique plein de clichés sur la banlieue. À partir de ce « tissu vivant », Feurat Alani dresse le portrait d’une cité grignotée par le manque de moyens et l’abandon de l’État.
| Vaillantes, d’Émilie Chazerand et Cécile Becq
Une nouvelle venue peut-elle tout chambouler ? Dans Vaillantes, Émilie Chazerand nous fait voyager dans le sud de la France de l’entre-deux-guerres, en 1936. Dans cette capsule estivale, sublimée par le coup de crayon de Cécile Becq, l’autrice raconte une bascule de la société. Cette année-là, le Front populaire arrache une victoire fondamentale : les premiers congés payés. Une révolution qui va provoquer la rencontre improbable de Mabel et Suzanne.
La première est une riche Américaine qui casse les codes de la bourgeoisie française. La seconde est issue du milieu rural et porte sa ferme à bout de bras, alors que son mari reste traumatisé par la Première Guerre mondiale. Ces deux héroïnes fascinent autant qu’elles dérangent. Elles sont libres. Sous un soleil de plomb et une mer qui scintille, cette bande dessinée célèbre l’émancipation féminine.