Entretien

Lisa Hab pour Les gens qui sont nés quelque part : “Face aux difficultés en ruralité, la solution doit être politique”

22 avril 2026

Par Clara Authiat

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Illustration
©Yola Couder

Trop souvent sous-documentés, les vécus en ruralité retrouvent toutes leurs couleurs sous le coup de crayon de Lisa Hab, dans sa bande dessinée Les gens qui sont nés quelque part. Rencontre avec une dessinatrice à l’imaginaire tout en humour et convictions. 

Sur Instagram, vous vous présentez comme une illustratrice rurale. Qu’entendez-vous par là ? 

C’est une blague que j’ai faite lorsque j’ai commencé à écrire et dessiner ma vie rurale. J’avais toujours une petite poule dessinée qui m’accompagnait et qui me donnait la réplique. De fil en aiguille, j’ai commencé à réaliser davantage de paysages, notamment de montagne. J’aime souligner les couleurs vives avec des encres de couleur qui ont l’avantage d’être un peu plus lumineuses que l’aquarelle. J’habite en Ardèche et j’ai grandi en Savoie, donc j’ai toujours été entourée par beaucoup de nature.

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Vous continuez d’aborder ces sujets dans Les gens qui sont nés quelque part, votre première bande dessinée. Comment est née l’idée de cette histoire ?

Tout est parti de mes longues discussions avec mes amis citadins. Ils me posaient plein de questions sur ma vie à la campagne, notamment sur la chasse. Si on y était tous globalement opposés, j’ai réalisé que ça ne nous énervait pas pour les mêmes raisons. Pareil sur la question des résidences secondaires. Ce sont des problématiques qui m’impactent au quotidien. Dans ma bande dessinée, je voulais ouvrir une fenêtre sur ces différents vécus et ces points de vue parfois divergents. À travers plusieurs personnages aux trajectoires totalement différentes, je raconte une tranche de vie quotidienne dans un même territoire rural.

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D’un côté, il y a Marlène, qui souhaite devenir agricultrice, mais qui se heurte à de nombreux obstacles. De l’autre, il y a Irvine, citadine qui vient passer une semaine dans sa maison de famille à la campagne. Comment avez-vous travaillé cette dualité ?

Je voulais raconter une pluralité de vécus en ruralité. Quand j’ai fait mes études à Paris, les gens avaient plein de clichés sur l’endroit d’où je venais. Dans cette bande dessinée, je souhaitais aborder, à travers l’histoire de Marlène et celle d’Irvine, différentes questions, comme celle des résidences secondaires ou du sentiment d’appartenance. J’habite une campagne assez attractive pour les résidences secondaires, souvent des héritages comme pour Irvine. Il y a des familles presque historiques, dont on connaissait les grands-parents, qui se disent du coin, mais qui n’habitent plus du tout ici. Sans les diaboliser, certains ne se rendent pas compte de l’impact que ça a sur le territoire. À l’inverse, il y a des gens qui s’installent à la campagne et y vivent à l’année. Mais ils ne seront jamais considérés du coin, comme Marlène, qui galère à louer des terrains agricoles.

Il y a une tension entre “paléorural” et “néorural”. Est-ce que c’est le sous-entendu de ce titre énigmatique, Les gens qui sont nés quelque part ?

Absolument ! Ma famille ne vient pas de Savoie, mais c’est là où j’ai grandi. Depuis toute petite, on m’a toujours ramenée au fait que je n’avais pas un nom savoyard. Aujourd’hui, je vis en Ardèche. Si c’est un peu moins présent dans ma vie d’adulte, je sais que mes amis agriculteurs, comme mon personnage Marlène, y sont encore confrontés. Sans forcément venir de la ville, venir d’ailleurs est toujours un frein dans l’accès à la terre. On est toujours ramené à là d’où on vient, surtout dans les tout petits villages.

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Votre récit s’ouvre sur le ramassage annuel des cèpes dans la forêt, mais la récolte est interrompue par des chasseurs. La chasse occupe une place centrale dans le récit. Comment avez-vous abordé cette problématique ?

Mon idée était de montrer toutes les petites populations qui se côtoient à la campagne, sans forcément se croiser. Les chasseurs en font partie. Quand on se balade, de l’automne jusqu’à la fin de l’hiver, cette vague de bonshommes en combinaison orange est omniprésente et se déplace partout dans le paysage. Pour représenter des scènes réalistes, j’ai pu me glisser aux côtés d’un chasseur qui, du coup, m’a emmenée à la chasse. Il avait beaucoup de second degré et de recul sur sa pratique, ça nous a permis de rire de ça ensemble. Avec cette bande dessinée, je voulais mettre le dialogue au centre. C’est un sujet dont on parle tous chacun de notre côté. Les bourdes des chasseurs nous font parfois marrer ou nous énervent. En milieu rural, beaucoup de gens sont contre la chasse, mais personne n’ose trop lever la voix pour ne pas être catalogué comme la personne anti-chasse. Si c’est parfois difficile d’élever la voix, je trouve intéressant d’entamer une dynamique de dialogue.

Vous clôturez le livre avec un épilogue rêvé, où les populations rurales se rencontrent. Peut-on espérer le voir se concrétiser un jour ?

C’est très drôle, parce que j’ai fini d’écrire cette histoire avant les élections municipales. Dans mon village, la liste qui a été réélue porte un projet de veille agricole et veut récupérer des terrains pour installer des agriculteurs en salariés, comme Marlène. Ce n’est donc pas une totale utopie et ça pourrait être l’avenir agricole. Dans la bande dessinée, si Marlène et Irvine ne se croisent qu’une fois, sans se parler, ce n’est pas pour rien. C’est la réalité de ce qui se passe chez nous, les gens se croisent, mais ne se connaissent pas. Je ne voulais pas qu’Irvine décide soudainement de donner ses terrains à Marlène. Ç’aurait été la facilité et ce n’est pas une solution en soi. Les municipalités commencent à bouger, la clé viendra peut-être de là. Face aux difficultés en ruralité, la solution doit être politique.

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