À l’occasion de la diffusion de la deuxième partie de sa saison 4, attendue le 26 février prochain sur Netflix, décryptage d’une série qui s’amuse avec les codes du genre.
Chères lectrices, chers lecteurs assidus de La chronique des Bridgerton, cela ne vous aura pas échappé. La quatrième saison de votre romance préférée se présente comme une variation autour du thème de Cendrillon, un conte de fées ancien, présent sous diverses versions en Asie, en Europe et en Amérique, et ce, depuis l’Antiquité.
Adaptée du troisième tome de la série littéraire éponyme à succès de Julia Quinn, la saison 4 de Bridgerton nous plonge en effet dans une histoire d’amour tourmentée entre Benedict Bridgerton (Luke Thompson), le deuxième enfant de la richissime famille, et Sophie Baek (Yerin Ha). Comme Cendrillon, la jeune femme est une orpheline qui vit avec sa belle-mère, Lady Penwood (Katie Leung) et ses deux demi-sœurs.
Une structure de conte de fées
À la mort de son père, elle a été cruellement dégradée au rang de servante par Lady Penwood, pour qui Sophie est une « bâtarde » (née d’une union illégitime entre son père noble et sa mère servante). Au début de la saison 4, Sophie parvient à se rendre incognito à un bal masqué organisé chez les Bridgerton. C’est le coup de foudre avec Benedict. Au moment de filer, elle oublie non pas une pantoufle de vair derrière elle, mais l’un de ses gants.

« Le conte est partout, dans les fictions contemporaines, romanesques ou télévisuelles, c’est une nourriture culturelle quotidienne qui alimente toutes les créations possibles. Sa malléabilité, sa capacité à modifier en permanence ses propres significations et à s’ajuster aux évolutions sociales expliquent aussi sa pérennité », explique Laurent Bazin, maître de conférences à l’Université Paris-Saclay, au micro de France Inter.
Au-delà de l’inspiration évidente de Cendrillon pour cette nouvelle salve, toute la série – créée par Chris Van Dusen en 2020 et produite par Shonda Rhimes – est structurée comme un conte de fées. Récit court de tradition orale et issu de divers folklores, ce dernier met en scène les péripéties de personnages archétypaux de façon divertissante, avec une touche de merveilleux et un indispensable sous-texte didactique.

Par exemple, Cendrillon représente le triomphe de la gentillesse et de la bonté, et la croyance en une justice divine, que l’on pourrait aussi nommer le karma. On trouve aussi l’idée qu’il ne faut jamais renoncer à ses rêves, aussi impossibles puissent-ils paraître. Le conte ouvre une porte vers un autre monde, qui possède ses propres règles.
Cette porte est verbalement symbolisée par le fameux « Il était une fois », qui nous emmène dans un ailleurs historique et géographique. Dans la série Bridgerton, cette porte d’entrée, c’est le « Chères lectrices et lecteurs » prononcé par la narratrice, Lady Whistledown.

Les contes se situent généralement durant la longue période du Moyen-Âge. L’univers de Bridgerton s’ancre pendant la régence victorienne, mais la série en propose une version totalement fantasmée. Le racisme n’existe pas : les personnages racisés sont légion et cela ne pose aucun problème. Chaque saison est un nouveau conte de fées dont le but est de trouver le véritable amour, par le mariage et l’épanouissement sexuel. La règle de la série, c’est de ne pas trahir son cœur.
Les bons et les méchants
Les contes de fées proposent des personnages archétypaux, comme le héros, la princesse, la sorcière ou les marraines et l’animal parlant. Bridgerton se passe de la touche fantastique, donc exit les animaux parlants (seulement quelques abeilles et papillons se baladent ici et là pour une ambiance bucolique) et les fées. Dans la saison 4, les alliés de Sophie sont d’autres servants et servantes solidaires de sa situation.

L’œuvre actualise la figure du prince charmant : les héros romantiques des diverses saisons (Simon, Anthony, Colin et Benedict) peuvent se montrer orgueilleux, aveugles ou coureurs de jupons. Tout va bien tant qu’ils apprennent à changer au contact de l’élue de leur cœur. De leur côté, les princesses possèdent des origines et physiques divers (Kate Sharma, d’origine indienne, Penelope Featherington, un personnage qui dévie légèrement des standards de beauté en vigueur, Sophie Baek, d’origine asiatique).
Une façon pour le show de rectifier le tir des contes de fées européens aux personnages très blancs et de renouveler les représentations d’héroïnes romantiques sans que cela devienne un sujet dans la série. Malgré leur impératif de mariage et une société qui reste patriarcale, les princesses de Bridgerton démontrent une grande force de caractère. Production post-#MeToo oblige, elles sont davantage en prise avec leurs désirs.

La série met en scène leurs émois et leur sexualité de façon moderne : les scènes de sexe sont variées et elles respirent le consentement. Dans la saison 4, Francesca Bridgerton (Ruby Stokes) s’interroge par exemple sur l’orgasme et discute avec son mari de leur vie sexuelle. Comme dans les contes de fées, les personnages malveillants et bienveillants sont facilement identifiables.
Dans les premières saisons, Portia Featherington (Polly Walker) a incarné le rôle de la marâtre/sorcière qui martyrise ses enfants, en particulier Penelope, qu’elle voit comme son vilain petit canard (encore un conte !). Dans la saison 4, elle laisse sa place à Lady Penwood, une belle-mère encore plus cruelle, qui s’acharne sur cette pauvre Sophie.

Dans un épisode, Sophie et une camarade servante se retrouvent aux prises avec un noble agresseur. Elles sont sauvées par Benedict Bridgerton. Ce dernier rapporte l’agression à sa mère, qui confirme qu’elle n’a « jamais aimé ce garçon ». La série nous plonge ainsi dans un monde de conte de fées, où nos héros, les nobles (dans tous les sens du terme) Bridgerton, sont beaux, justes et veulent le bien de tous et de toutes.
“Ils vécurent heureux” : tout est bien qui finit bien
Dans un monde où l’avenir s’assombrit et où le couple hétérosexuel traverse une crise sans précédent (on parle d’hétérofatalisme), Bridgerton agit comme de la « comfort food » et un prolongement des contes de fées revisités par Disney avec lesquels on a grandi. La série pioche allègrement dans nos souvenirs, parfois sur toute une saison, parfois sur quelques scènes – comme dans cet épisode où Benedict se retrouve au cottage, blessé, avec Sophie et que leurs sentiments grandissent.

Une dynamique qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre conte, celui de La Belle et la Bête, Belle étant une roturière fan de littérature, comme Sophie, et la Bête un prince dégradé, comme le « dépravé » Benedict (le show insiste sur son mode de vie dissolu et le désespoir de sa mère). Malgré les épreuves, avec Bridgerton comme dans les contes façon Disney, on a l’assurance qu’à la fin de la saison, après quelques leçons de vie bien senties, le prince, même queer (Benedict entretient des relations officieuses avec des hommes et des femmes dans les précédentes salves), aura trouvé chaussure à son pied et la princesse aura sécurisé son avenir sans renoncer à l’amour.
À travers le personnage de Sophie Baek, dont le statut va poser problème à la famille Bridgerton, cette saison s’intéresse à la mobilité sociale, teintée de méritocratie. En effet, la série nous fait comprendre que Sophie est une excellente servante : après son départ, Lady Penwood doit embaucher quatre employés pour la remplacer et déclenche une « guerre des servantes », ces dernières se retrouvant en position de force pour négocier leur salaire.
Et puis, Sophie Baek ne supporte pas l’oisiveté, comme en témoignent ses quelques jours avec Benedict au cottage. Elle qui a travaillé si dur mérite donc de prendre l’ascenseur social version Bridgerton, évidemment en panne pour toutes les autres. La réalité des relations amoureuses n’a pas autant changé depuis le XIXe siècle qu’on se plaît à le croire.

Si les mentalités sont moins étriquées, les classes sociales ont tendance à rester entre elles, en particulier les plus favorisées. L’idée de « faire un beau mariage » reste aussi dans les esprits, dans une société où la richesse est majoritairement détenue par les hommes et où les inégalités n’ont fait qu’augmenter ces 20 dernières années. Comme les contes de fées, Bridgerton n’a pas pour mission de renverser l’ordre établi. Elle se tient éloignée de toute réflexion véritablement politique sur notre société.
En utilisant la structure rassurante des contes de fées, la série se fait en revanche le reflet de certains acquis sociétaux du XXIe siècle en Occident. Tout en n’oubliant pas de nous offrir chaque saison un nouveau mariage et un nouveau bébé. Car la fin doit toujours rester la même : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. »