Critique

Le Consentement de Vanessa Filho : Lolita malgré moi

30 avril 2024
Par Lisa Muratore
Kim Higelin prête ses traits à Vanessa Springora dans “Le Consentement”.
Kim Higelin prête ses traits à Vanessa Springora dans “Le Consentement”. ©Pan Distribution

Avec l’adaptation cinématographique du Consentement, Vanessa Filho offre un film aussi troublant que percutant, mais nécessaire. Critique du film diffusé ce soir sur Canal+.

En 2020, Vanessa Springora dévoilait Le Consentement (Grasset), un premier roman dans lequel l’autrice racontait l’emprise à la fois sexuelle, psychique, mais aussi artistique que Gabriel Matzneff avait eue sur l’adolescente de 14 ans qu’elle était dans les années 1980. L’écrivaine y donnait sa version des faits, après La Prunelle de mes yeux (1993), volume dans lequel l’écrivain de 50 ans relatait sa relation avec la collégienne. 

Rétablir la vérité sur l’abus dont elle a été victime, « enfermer le prédateur dans son propre piège », celui des pages d’un livre, c’est là tout le but du Consentement pour Vanessa Springora. Ce récit a eu l’effet d’une bombe et a connu un retentissement médiatique important, au moment de sa parution, questionnant la place de la pédocriminalité, tout en égratignant les cercles littéraires de l’époque. 

Kim Higelin dans Le Consentement.©Pan Distribution

Aujourd’hui, la réalisatrice Vanessa Filho s’en empare sur grand écran. Après Gueule d’ange (2018), la cinéaste a décidé d’adapter crûment l’histoire de Vanessa Springora et de raconter, à ses côtés, le phénomène d’emprise qu’elle a subi lorsqu’elle était jeune. 

Nouvelle revanche de l’écrivaine sur son bourreau, le film Le Consentement débute avec ce fameux dîner du 6 novembre 1985, organisé par la mère de la jeune fille, alors éditrice, et auquel assistera l’auteur. Ce soir-là, Gabriel Matzneff – déjà connu dans les cercles parisiens pour ses penchants « pédophiles » et son goût pour le tourisme sexuel thaïlandais – remarque la jeune fille. Férue de littérature, elle est tout de suite attirée, telle une proie naïve, par l’aura intellectuelle de son chasseur, qui ira jusqu’à l’attendre à la sortie du collège et finira par la séduire à coups de grandes envolées lyriques et épistolaires.

Jean-Paul Rouve et Kim Higelin dans Le Consentement. ©Pan Distribution

L’emprise au cœur de la mise en scène

Gabriel Matzneff a le sens du mot et l’utilise afin de sceller son emprise sur ses victimes. De leur utilisation précise au ton calme et suave employé, le glaçant écrivain est parvenu à envoûter la jeune Vanessa, incarnée à l’écran par Kim Higelin. Face à elle, un Jean-Paul Rouve méconnaissable. Crâne chauve, menton rasé de près, air grave et dominateur, l’acteur de Nos jours heureux (2006) et des Tuche (2011-2021) offre un véritable rôle de composition. Le comédien disparaît derrière l’écrivain pour offrir une prestation aussi dérangeante qu’effrayante face à une Kim Higelin docile, dont la puissance du regard et de jeu finira par nous chambouler.

L’actrice campe ici son premier rôle au cinéma, un rôle difficile et physique tant la reproduction des scènes d’initiation au sexe et de jouissance nouent l’estomac des spectateur·rice·s. En effet, dès les premières minutes du long-métrage, on se retrouve plongé dans la relation toxique de Gabriel et de Vanessa. Difficile de ne pas ressentir d’abord la violence de leurs échanges. Une véritable horreur se dégage des discussions des deux protagonistes, notamment lorsque l’un tente de persuader l’autre « qu’il n’y a rien de sale dans le sexe » et qu’ils sont destinés à vivre une grande histoire d’amour. 

Jean-Paul Rouve et Kim Higelin dans Le Consentement. ©Pan Distribution.

Sauf que le prince charmant des romans dans lesquels aime se plonger Vanessa est loin, et que se dresse devant elle une véritable créature démoniaque. Ce dragon aux yeux bleus va rapidement transformer la violence déguisée de ses mots en gestes, se nourrissant de l’âme de son « enfant chérie » pour mieux trouver l’inspiration.

Si Vanessa Filho joue d’abord sur la subtilité de la caméra pour dépeindre les scènes de sexe entre les deux personnages, plus l’emprise se fait forte, plus les séquences sont filmées de façon crue. Nudité face caméra et travail sur le son crispant, pour transfigurer la jouissance de Gabriel Matzneff/la douleur de Vanessa encore vierge, sont autant de ressorts de mise en scène utilisés pour capturer l’abus et l’étouffement subis par la fillette. 

Ces scènes d’une violence visuelle et psychologique inouïe trouvent leur point culminant dans une séquence de dispute qui non seulement catalyse l’emprise du cinquantenaire sur l’adolescente – il lui reproche sa jalousie et la menace de la quitter si elle ne s’offre pas à lui –, mais dépeint aussi tout le schéma abusif de l’emprise. 

Laetitia Casta dans Le Consentement. ©Pan Distribution

Gabriel Matzneff dévoile ainsi son vrai visage, celui d’un vampire qui suce la tendresse et la jeunesse de jeunes filles pour nourrir ses écrits. La violence n’est ainsi pas que sexuelle, elle a aussi des conséquences artistiques. Comme si l’écrivain trouvait un moyen de justifier ses penchants par son génie. 

La société du silence 

C’est peut-être là-dedans, d’ailleurs, que se cache la violence la plus effroyable. Gabriel compile tout, décrit chaque ébat, chaque agression, chaque moment intime, et en retire tout le mérite. Car Le Consentement est aussi le témoin d’une époque : celle d’un milieu littéraire complaisant, d’une sphère parisienne silencieuse qui observait, mutique, Gabriel Matzneff pavaner en public avec ses « Lolita ». Si la séquence de Denise Bombardier, écrivaine québécoise, face à Matzneff chez Bernard Pivot, offre la seule respiration du film, celle-ci est vite étouffée par le silence assourdissant de la mère de Vanessa Springora, brillamment incarnée par Laetitia Casta

Séquence d’Apostrophes entre Denise Bombardier et Denise Bombardier.

L’actrice offre un personnage troublant, égoïste, en proie à des addictions, elle-même emprisonnée dans sa condition. Si, au départ, elle n’accepte pas la relation de sa fille avec l’écrivain, elle va vite se complaire dans cette dynamique, craignant plus pour sa peau que pour celle de sa fille une fois la brigade des mineurs alertée. 

Les bonnes apparences avant tout. Car, si elle souhaite garder sa fille auprès d’elle, c’est aussi sa réputation d’éditrice face au mastodonte Gabriel Matzneff que tente de protéger la mère de Vanessa Springora. 

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Vanessa Filho parvient à véritablement encapsuler une époque avec ce film : les féministes ne sont encore que des hystériques, le plaisir masculin prédomine – en témoigne une scène chez le gynécologue, ahurissante – et leur statut protège les agresseurs sexuels. 

Une œuvre du présent 

Si Vanessa Springora explique qu’elle n’a jamais porté plainte en raison de la renommée littéraire de Gabriel Matzneff, qui l’aurait protégé, le film n’est pas seulement une histoire du passé. Il possède, en effet, un puissant écho à une époque post #MeToo. Il questionne la loi du silence, met en lumière l’importance du témoignage et du récit, tout en montrant le piège hasardeux de l’emprise, véritable sujet de société. 

Alors que les Cure sont au sommet, le film fait également état de la chute de Vanessa après sa rupture avec Gabriel Matzneff. Décrochage scolaire, désocialisation, prise abusive de drogue, autodestruction… Les conséquences d’une longue emprise sont montrées. Malgré un procédé scénaristique proche du cliché et un effet de style trop abstrait en dernière partie de film, Le Consentement explore les problématiques liées aux relations toxiques et les effets lancinants qui poursuivent à vie les victimes. 

Bande-annonce du Consentement.

Outre une œuvre littéraire poignante et une adaptation cinématographique fidèle, Le Consentement possède un propos social qui nous pousse à nous interroger sur ce que l’on appelle aujourd’hui « la culture du viol ». Le film prend aux tripes, le dégoût n’ayant d’égal que le sentiment d’injustice et de colère qu’il provoque. 

Après avoir pris sa revanche sur G.M. (comme elle le nomme dans son livre), c’est sur grand écran que Vanessa Springora peut se venger, grâce aux talents de Vanessa Filho. L’image après les mots. Le Consentement dérange, se digère, secoue, choque, mais en vérité il le faut. Plus jamais Vanessa ne sera une Lolita malgré elle.

Le Consentement, de Vanessa Filho, avec Kim Higelin, Jean-Paul Rouve et Laetitia Casta, 1h58, dans les salles le 11 octobre.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste