Critique

Bones and All, de Luca Guadagnino : les désaxés

23 novembre 2022
Par Félix Tardieu
Timothée Chalamet et Taylor Russell dans Bones and All.
Timothée Chalamet et Taylor Russell dans Bones and All. ©2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc.

Le nouveau film du réalisateur italien Luca Guadagnino (Call Me By your Name) porte à l’écran le roman éponyme de Camille DeAngelis narrant le périple de deux jeunes amateurs de chair dans l’Amérique profonde des années 1980. Malgré l’alchimie de ses deux interprètes principaux – Taylor Russell et Timothée Chalamet –, le film finit rapidement par faire du surplace, prisonnier d’un mélange des genres sans saveur et d’une mise en scène engourdie.

Quatre ans après le remake insensé et bizarroïde de Suspiria (Dario Argento, 1977), Luca Guadagnino signe un nouveau long-métrage qui, s’il n’est pas un remake à proprement parler, affiche d’emblée son désir de « digérer » – à l’instar de ses personnages atypiques de cannibales errants à travers le Midwest américain – un tas d’influences cinématographiques.

Le réalisateur italien, auréolé du Lion d’argent de la mise en scène lors de la dernière Mostra de Venise, est familier de l’exercice ; plus encore, son cinéma semble se reposer en grande partie sur cette faculté d’incorporation, mélangeant avec plus ou moins d’audace une multiplicité d’influences cinématographiques, du remake assumé – à l’image d’A Bigger Splash, adapté de La Piscine (1969) de Jacques Deray – aux références plus ou moins bien distillées.  

Tueurs nés

De Call Me By Your Name (2017) à la série We Are Who We Are (HBO, 2020), Luca Guadagnino s’est visiblement fixé pour cheval de bataille le portrait d’une jeunesse incandescente naviguant entre les normes, incarnée par des individus cherchant leur place dans le monde et en perpétuelle quête d’identité.

C’est encore le cas avec Bones and All, construit autour de la nouvelle venue Taylor Russell, repartie de la Mostra avec le prix Mastroianni du meilleur espoir. La jeune actrice canadienne y incarne Maren, une lycéenne vivant seule avec son père (André Holland) et habitée par une étrange pulsion cannibale. Là où les personnages de We Are Who We Are étaient très littéralement sans port d’attache (l’intrigue se nouait autour d’un groupe d’ados fils et filles d’expatriés américains, dans une base militaire de Vénétie), Maren l’est aussi en raison de son goût irrépressible pour la chair, vivant malgré elle en marge de la société, ballottée depuis son plus jeune âge d’un État à l’autre aux côtés d’une figure paternelle désemparée. 

Taylor Russell dans Bones and all.©Yannis Drakoulidis/Metro Goldwyn Mayer Pictures

Sans attache ni véritable foyer, Maren rejoue donc sans cesse une adaptation vouée à l’échec, comme en témoignage l’image on ne peut plus éculée du high school américain au début du film, séquence d’emblée placée sous les auspices du fantastique et de l’épouvante avec ces rangées de casiers couleur rouge sang convoquant l’œuvre de Stephen King.

Dans sa fuite à travers l’Amérique pour tenter d’éclaircir son passé, Maren croisera la route d’autres semblables plus ou moins sympathique – l’incursion du registre horrifique passant ici par la distinction entre « mangeurs » et « non-mangeurs » – et tracera un bon bout de chemin avec l’un d’entre eux, Lee, incarné par un Timothée Chalamet dans un rôle on ne peut plus sur mesure (la panoplie du proto vampire paumé, au style négligé et fan de Kiss lui colle très littéralement à la peau) et de ce fait sans réelle prise de risque.

Les « mangeurs » se reconnaissent sans mot dire, par leur seule faculté olfactive, errant incognito parmi les vivants tels des vampires en perdition – ou des junkies en manque, selon le niveau de lecture. C’est ce qui conduit donc Maren à rencontrer Sully, un « mangeur » plus expérimenté incarné par Mark Rylance (Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour Le Pont des espions), qui livre ici une performance risible à force de surjouer ce rôdeur toqué et malsain ; et encore, ce n’est rien à côté des pitreries on ne peut plus caricaturales de ses pairs, Michael Stuhlbarg (en redneck crasseux et assoiffé de sang) et Chloë Sévigny.

Seuls Taylor Russell et Timothée Chalamet s’en sortent plus ou moins indemnes, naviguant tant bien que mal au sein d’un film qui ne sait jamais sur quel pied danser et ramène in fine l’étrange penchant de ses personnages à l’inévitable empreinte du trauma (l’absence d’une mère, le désamour d’un père, etc.).

Taylor Russell et Mark Rylance dans Bones and all.©2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc.

Only eaters left alive

Voilà pour les prémices de Bones and All, film hybride jonglant assez malhabilement avec les genres dont il se réclame. La mise en scène de Luca Guadagnino se retrouve rapidement court-circuitée par une bonne volonté débordante, trahie par l’application du cinéaste à rendre poliment hommage au cinéma d’horreur ; en témoignent les tonnes d’hémoglobine déversées (en France, le film est interdit aux moins de 16 ans), affublant ainsi son long-métrage d’une couche vintage certes de bonne facture – grâce notamment à ses scènes de nuit convoyant les codes (brouillard, contrastes, ombres portées, zooms, etc.) du cinéma d’horreur des années 1980 –, mais bien trop inconséquente, car strictement mimétique.

Cette filiation recouvre un scénario (signé David Kajganich, déjà à l’œuvre sur A Bigger Splash et Suspiria) de road-movie d’émancipation finalement très convenu, soit l’errance de deux jeunes êtres marginaux traversant l’Amérique rurale à bord de leur pick-up, filant main dans la main vers une fin incertaine, clin d’œil à peine voilé au Bonnie & Clyde (1967) d’Arthur Penn ou encore aux amants meurtriers de La Balade sauvage (1973) de Terrence Malick.

©Yannis Drakoulidis/Metro Goldwyn Mayer Pictures

En se reposant ainsi sur la réminiscence d’autres cinémas, Guadagnino prive son film de toute singularité. Ses inspirations ne s’additionnent jamais de manière convaincante et le film s’installe assez vite dans son ventre mou, comme persuadé de sa propre audace, un genre prenant successivement le pas sur l’autre. Lorsque le film bascule pleinement dans le road-movie, la beauté des paysages traversés relève du passage obligé, en l’occurrence contaminé par une avalanche de morceaux pop tout aussi dommageable que la bande originale peu inspirée de Trent Reznor et Atticus Ross.

À la différence de films tels que Morse (Tomas Alfredson) ou Grave (Julia Ducournau), l’image lourde de sens du cannibalisme – ce qu’elle dit sur le rapport au corps, à la sexualité, etc. – n’est jamais véritablement prise en charge par Guadagnino. Elle relève seulement de l’amusement esthétique, du pur plaisir de la métaphore afin d’enjoliver un scénario inconsistant et précipitant la résolution de ses maigres enjeux dans un dernier acte bâclé. En dépit de son programme alléchant, Bones and All nous laisse définitivement sur notre faim.

Bones and All, de Luca Guadagnino, 2h10, avec Taylor Russell, Timothée Chalamet, Mark Rylance, Michael Stuhlbarg, André Holland et Chloë Sevigny. En salle le 23 novembre 2022.

À lire aussi

Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste
Pour aller plus loin