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Rentrée littéraire : graines de stars

26 août 2026

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Lilia Hassaine ©Francesca Mantovani/Galllimard

Ils sont les visages d’une rentrée littéraire singulière, passionnante parce que privée des habituels mastodontes qui attirent toute la lumière sur eux. Cette année, place à la relève et à une nouvelle génération d’autrices et d’auteurs pleins d’ambition. Parmi eux, cinq romancier·ères, cinq paris pour l’avenir : ils et elles feront littérature française de demain.

| Lilia Hassaine, JE

Ne pas se fier au titre. Si un JE, en majuscule, trône sur la couverture, il ne s’agit pas ici d’une autofiction. Ces deux lettres, ce sont les initiales d’un personnage illustre de la littérature : Jane Eyre, héroïne du roman du même nom, écrit par Charlotte Brontë en 1847. Après L’œil du paon en 2019, une tragédie grecque moquant l’hubris contemporaine, puis Soleil amer en 2021, une chronique sociale sur l’intégration, et un surprenant pas de côté vers l’imaginaire dans le polar futuriste Panorama, Lilia Hassaine poursuit son ascension et déjoue à nouveau les attentes.

Cette fois, elle s‘approprie un procédé périlleux et donc excitant : écrire dans les angles morts d’un chef-d’œuvre et d’un grand classique confronté à l’épreuve du temps. Jean Rhys, romancière dominicaine avait déjà entrepris, dans La prisonnière des Sargasses (1966), de venger la mémoire de ce personnage maltraité du roman de Charlotte Brontë, Bertha Mason, de son vrai nom Antoinette Cosway, créole blanche de la Jamaïque dont le seul crime fut d’être mariée de force. Lilia Hassaine marche dans ses traces et redonne une voix – et donc une humanité – à celle qu’on a cruellement surnommée « The Madwoman in the Attic », la Folle du grenier, première épouse d’Edward Rochester, séquestrée en secret pour éviter un divorce embarrassant et passée à la postérité comme une présence monstrueuse qui hante Thornfield Hall.

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Avec une plume éblouissante, rageuse aussi, une femme reconquiert son histoire. Et d’un monument de la littérature victorienne jaillissent certaines grandes questions de notre époque : les traumatismes inhérents à la violence coloniale ou encore les formes sournoises de la violence patriarcale, au premier rang desquelles le gaslighting, manipulation qui n’a que trop duré visant à remettre en cause la parole des femmes en mettant en doute leur état mental. Une sérieuse candidate au Goncourt ?

| Esther Teillard, Fuck Circus

Retrouver Esther Teillard au sein de la drôle de rentrée des éditions Grasset, dernier souffle d’un Olivier Nora tout juste remercié après l’affaire Boualem Sansal, a quelque chose d’inattendu et, confessons-le, de particulièrement savoureux. Devenue avec son premier roman, l’érotique et brutal Carnes, la figure de proue d’une nouvelle génération d’écrivains et surtout d’écrivaines, bien décidées à combattre le retour de flamme puritain à coups de romans sulfureux et provocateurs, elle nous convie à une messe noire qui a dû faire sursauter un certain milliardaire, fervent catholique.

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Comme une évidence, Fuck Circus commence par un plan cul, ou plutôt la fin d’un plan cul. De retour à Marseille, sa ville natale, pour retrouver celui avec qui elle vit une relation libre et passionnelle depuis trois ans, la narratrice est brutalement quittée. Elle décide alors de marcher, de s’abandonner à ses souvenirs, se remémorant une adolescence faite d’éveils conjugués au sexe et à la littérature. Une errance nocturne et moite qui la mène jusqu’aux portes du Mythe, club damné où se retrouvent les âmes égarées, persuadées de trouver leur salut dans la débauche – d’alcool, de drogue et de chair.

Au bar où les verres s’enchaînent, sur la piste où les corps s’enlacent ou dans les toilettes où les narines s’enfarinent, notre fraîchement célibataire croise la route d’une faune cosmopolite : une star de téléréalité, une lesbienne portée sur la came ou encore un drôle d’oiseau, descendant de Chateaubriand, par qui le mal va s’inviter à la fête. Car, dans un basculement inattendu, le récit mute en thriller sanglant avec une étrange prise d’otage où la survie de chacun passera par la littérature. Sacrée biture !

| François-Henri Désérable, Le palais

Après un détour par le récit de voyage, où il se fit le digne héritier de Nicolas Bouvier avec L’usure d’un monde et Chagrin d’un chant inachevé, François-Henri Désérable revient à son premier amour, la fiction. Et il le fait avec un appétit réjouissant, une ambition populaire, une envie de redonner au roman-feuilleton ses lettres de noblesse. En s’inspirant des grandes affaires qui ont secoué le monde du vin, et notamment la figure de l’escroc Rudy Kurniawan, François-Henri Désérable raconte dans un livre aux accents très dumasiens l’ascension et la chute d’Arun Kumar, orphelin des bidonvilles de Delhi devenu un faussaire virtuose grâce à un palais absolu, mémorisant les arômes les plus pointus.

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Des chais de la côte de Beaune aux clubs fermés de Manhattan, en passant par les îles Marquises, il nous donne à lire un ébouriffant thriller œnologique où la vengeance se déguste avec un verre de Romanée-Conti. L’étoffe d’un grand carton de librairie !

| Sabyl Ghoussoub, Mon imam

Fort du succès de son précédent roman, Beyrouth-sur-Seine, prix Goncourt des lycéens 2022, dans lequel il racontait avec émotion et autodérision l’arrivée de sa famille libanaise à Paris dans les années 1970, sa vie entre deux pays, deux cultures, la douleur de voir la patrie de ses ancêtres s’abimer, Sabyl Ghoussoub est sans conteste l’une des principales attractions de cette rentrée littéraire. Mon Imam est un livre-enquête aussi troublant sur le fond que sur la forme.

L’écrivain part sur les traces de celui qu’on a surnommé le « Che Guevara libanais ». Son récit est l’occasion de découvrir ou redécouvrir la figure follement romanesque que fut Moussa Sader. Le philosophe et dirigeant religieux chiite libanais fut considéré dans les années 1960 et 1970 comme une icône politique de grande ampleur, un progressiste, un modéré, ardent défenseur de la justice sociale et du dialogue entre les communautés. Un homme de la trempe des héros, disparu brutalement, le 25 août 1978, alors qu’il se rendait en Libye avec deux compagnons pour rencontrer des responsables gouvernementaux.

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L’imam a-t-il été éliminé à cause de ses idées ou s’est-il envolé pour fuir une vie toute tracée ? Si Sabyl Ghoussoub tente d’élucider le mystère, son enquête est surtout un prétexte pour démêler les nœuds de sa propre existence, faite d’allers et retours constants entre la France, terre d’accueil, et le Liban, sa mère patrie plus que jamais en danger. Avec une audace folle dans la narration, dans le propos, dans la langue, il nous offre un récit à la première personne ébouriffant. Il nous confie son désarroi, sa colère, son écartèlement et mène une réflexion profonde sur ce qui fonde l’identité, sur le poids des croyances dans la folie guerrière des hommes, sur la passion et le sexe, qui, dans un monde parfait, devraient tout emporter.

| Phoebe Hadjimarkos Clarke, Le livre des souterrains

On attendait de pied ferme le retour de Phoebe Hadjimarkos Clarke. La lecture d’Aliène fut une telle déflagration poétique, une telle décharge d’étrange et de malaise qu’on ne désirait qu’une chose, rajouter à son poison. Comme un écho à sa propre condition de romancière, Le livre des souterrains croque le portrait, dans un futur proche toujours plus chaotique, d’une femme coincée entre deux mondes.

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Un pied dans le réel, à travers le journal où elle consigne ses états d’âmes d’artiste aux prises avec son corps et rattrapée par les fantômes. L’autre dans la fiction, happée par un manuscrit troublant qu’on a mystérieusement déposé dans son sac lors d’une soirée. Le maelstrom de récits et de genres, la réalité qui s’effrite, l’emprise de l’imaginaire sur nos vies cabossées : on boit le calice jusqu’à la lie.

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