Une fois de plus, nous voyageons dans le passé de la littérature. Que lisait-on en 2025, en 1976 ou encore en 1926 ? Retour dans l’histoire éditoriale française !
Introduction
Comme nous le faisons chaque année, voici un petit voyage dans le passé de la rentrée littéraire. Si, une fois de plus, les étals des librairies s’apprêtent à se remplir de centaines de nouveaux livres, le phénomène n’est pas récent. Alors, d’après vous, quels livres s’arrachait-on l’année dernière, en 2016 ou il y a un siècle ?
Il y a un an, Laurent Mauvigner retraçait un siècle de traumas familiaux avec sa Maison vide
Si 2025 a vu la légendaire surproduction de la rentrée se tasser un peu (avec « seulement » 484 romans parus), les superstars de la littérature française sont bien présentes au rendez-vous. Mais, dans les quelques ouvrages qui ont particulièrement tiré leur épingle du jeu, La maison vide de Laurent Mauvigner s’est particulièrement distingué.
Cette fresque familiale dessine le portrait d’une famille française et des transformations sociales et sociétales du pays au travers du destin d’une maison, retrouvée vide au milieu des années 1970. Une plongée vertigineuse dans l’histoire qui a été couronnée du prix Goncourt.

Et sinon ?
La chanteuse, poétesse et activiste Rebeka Warrior livre Toutes les vies, un ouvrage choc évoquant la perte de sa compagne. Dans Mon vrai nom est Élisabeth, Adèle Yon, elle, s’intéresse aux dérives de la psychiatrie française en relatant les traitements traumatisants subis par son arrière-grand-mère dans les années 1950.
Sorj Chalandon dresse un portrait intime des bouillonnements de la gauche prolétarienne des années 1970 dans Le Livre de Kells. L’acteur Raphaël Quenard fait une entrée très remarquée et très polémique dans la littérature avec Clamser à Tataouine, portrait d’un sociopathe féminicide. Enfin, John Boyne livre une fresque monumentale sur le thème de l’empathie avec les quatre récits enchâssés des Éléments.
Il y a cinq ans, en 2021, le Nippo-Britannique Kazuo Ishiguro ravit la critique littéraire avec son roman de SF Klara et le soleil
Ishiguro n’a plus rien à prouver en 2021 : après 40 ans d’une carrière littéraire flamboyante, il a déjà un Nobel en poche. Néanmoins, l’auteur des Vestiges du jour effectue ici un passage surprenant à la science-fiction avec Klara et le soleil, récit de l’amitié entre une petite fille et un robot, analysant notamment les questions éthiques autour de la vie artificielle.
Triomphe immédiat dans les librairies du monde entier, Klara et le soleil sera prochainement adapté au cinéma par Taika Waititi.

Et sinon ?
Le style simple et efficace d’Agnès Desarthe vaut une très bonne réception à la romance L’Eternel Fiancé. Tanguy Viel frappe fort avec La Fille qu’on appelle, inspiré d’une célèbre affaire de violence sexuelle et d’abus de confiance dans le monde politique. Le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr pose un jalon essentiel de la littérature africaine contemporaine avec La plus secrète mémoire des hommes. Dans La définition du bonheur, Catherine Cusset interroge l’évolution de la place des femmes dans la société depuis les années 1980. Enfin, Nina Bouraoui décroche un Femina avec son roman pour le moins sensuel, Satisfaction.
Il y a dix ans, en 2016, Leïla Slimani atteint le million d’exemplaires avec Chanson douce, qui devient un classique de la littérature française
Alors que le Nobel de littérature est décerné à Bob Dylan, la France croule sous les livres exceptionnels, la rentrée littéraire 2016 étant considérée comme l’une des plus chargées de tous les temps. Dans ce contexte, Chanson douce de Leïla Slimani est un des romans qui se distingue le plus fortement, avec son long flash-back revenant sur les origines d’un crime sordide survenant dans un milieu bourgeois.
Roman haletant abordant la question de l’invisibilisation du corps des femmes pauvres et des différences de classe, Chanson douce reçoit un triomphe critique unanime et sera porté quelques années plus tard au cinéma par Lucie Borleteau.

Et sinon ?
Gaël Faye revient sur la guerre civile au Burundi dans les années 1990 dans son roman Petit pays, lui aussi rapidement porté au cinéma. Yasmina Reza s’essaie au thriller avec son Babylone. Véronique Ovaldé fait parcourir le monde à l’héroïne de Soyez imprudents les enfants. Laurent Gaudé se désespère des tragédies de la guerre dans Écoutez nos défaites. Céline Minard sort Le grand jeu, réflexion sur l’isolation, la technologie et la survie en milieu extrême. Enfin, du côté de la bande dessinée, Pénélope Bagieu développe un enthousiasme mondial pour ses portraits de femmes Culottées, qui lui vaudront un prix Eisner Award.
Il y a cinquante ans, en 1976, la traduction tardive du Carnet d’or de Doris Lessing fait découvrir son œuvre en France
Paru en 1962, l’œuvre monumentale de la romancière britannique Doris Lessing, future prix Nobel, débarque enfin en France. Considéré comme une œuvre pilier de la littérature du XXᵉ siècle, Le carnet d’or est le récit d’une femme, miroir de l’autrice, qui, confrontée au syndrome de la page blanche, se retrouve plongée dans de multiples réflexions.
Immersion intime et théorique dans les mouvements de libération féminine, les évolutions politiques de l’Europe au siècle dernier ou encore sur la pure forme littéraire (le roman multiplie les audaces expérimentales de ce point de vue), Le carnet d’or est une somme de 600 pages dont la traduction de Marianne Veron pour Albin Michel a mis quinze ans à voir le jour.

Et sinon ?
Maryse Condé, célèbre autrice de théâtre guadeloupéenne, passe du théâtre au roman avec Hérémakhonon. À 85 ans, Maurice Genevoix livre Un jour, roman crépusculaire sur la vieillesse. L’étrange épopée africaine des Flamboyants vaut à Patrick Grainville un Goncourt avant ses 30 ans. Michel Henry évoque les luttes étudiantes des années 1960 et 1970 dans L’amour les yeux fermés, tandis que la jeune Raphaëlle Billetdoux se fait une place avec le roman choc Prends garde à la douceur des choses, roman initiatique sur l’intimité d’une jeune fille qui remporte le prix Interallié.
Il y a cent ans, en 1926, Joseph Kessel séduit la critique et le public avec Les captifs, récit intime de l’enfermement sanitaire
Celui qui devait devenir quelques années plus tard une figure de la Résistance n’est encore « que » polémiste, aventurier, explorateur, journaliste, aviateur, romancier et éditeur. Figure alors émergente de la littérature, le Kessel de 1926 va tour à tour susciter le scandale avec le roman Makhno et sa Juive, portrait considéré comme grotesque et mensonger du leader anarchiste ukrainien, et l’admiration avec Les captifs, son deuxième succès littéraire après L’équipage, paru deux ans plus tôt.
Dans Les captifs, Kessel dépeint le quotidien et les émotions de patients d’un sanatorium de tuberculeux, enfermés autant physiquement que mentalement par leur quotidien immuable et la détresse causée par leur pathologie. Dédié à sa femme, alors elle-même « captive » d’un sanatorium, le roman préfigure les grandes fresques humanistes et psychologiques qui seront la marque de fabrique de Kessel après la Seconde Guerre mondiale.

Et sinon ?
Nombre de best-sellers de l’époque sont complètement tombés dans l’oubli. Qui se souvient du sulfureux roman Le supplice de Phèdre du non moins oublié Henri Deberly, pourtant prix Goncourt 1926 ? Tout aussi obscur de nos jours, le prix Femina est décerné au conte fantastique Prodige du cœur de Charles Silvestre. On se souvient un peu mieux du roman philosophique La tentation de l’Occident du jeune André Malraux, de la poésie enlevée de Paul Éluard dans sa Capitale de la douleur ou de l’essai d’Aragon, Le paysan de Paris, l’un des textes fondateurs du surréalisme.