Critique

Nope : l’espoir fait vivre

10 août 2022
Par Lisa Muratore
“Nope” est le troisième film de Jordan Peele.
“Nope” est le troisième film de Jordan Peele. ©Universal Pictures

Après avoir remporté l’oscar du meilleur scénario original pour Get Out en 2018, Jordan Peele est de retour au cinéma, ce mercredi 10 août, avec l’énigmatique Nope.

Très attendu, après l’hétéroclite Us (2019), le film suit OJ (Daniel Kaluuya) et Emerald Haywood (Keke Palmer), un frère et une sœur propriétaires d’un ranch dans les vallées californiennes. Après la mort de leur père, ils vont faire une terrifiante découverte. Quelque chose se cache dans les nuages ; et ils sont bien décidés à l’exploiter.

Le divertissement pour cible

Au-delà d’un film d’angoisse et de science-fiction, Nope pose un regard analytique sur la société. Après avoir exploré dans Get Out et Us la place des Afro-Américains aux États-Unis après l’ère Obama, Jordan Peele s’attaque à celle de la célébrité à l’époque des réseaux sociaux. À travers une galerie de personnages passionnants, le réalisateur explore ainsi subtilement cet espoir perpétuel, mais aussi dangereux.

Ce qui pourrait rendre les Haywood riches et célèbres est aussi susceptible de les tuer. D’autant qu’ils ne sont pas les seuls à vouloir changer le cours de leur destin grâce à cette nouvelle menace. Steven Yeun (The Walking Dead, Minari…) personnifie également cette quête effrénée, en se réappropriant l’un de ses traumatismes. Il interprète Ricky Jupe Park, le propriétaire d’un parc d’attractions et ancien enfant-star, témoin durant ses années d’acteur d’une tuerie désormais tristement célèbre sur les plateaux de sa sitcom.

Steven Yeun dans Nope.©Universal Pictures

La “suite” de Get Out et de Us

Ce dernier, tout comme OJ et Emerald, représente le déclin du rêve américain. Désabusé, Jordan Peele livre donc un regard sur cette fatigante poursuite d’une vie en quête d’espoir. Le titre du film – nope est une variante orale de non – pourrait-il s’analyser comme un jeu de mots avec « no (ho)pe », « pas d’espoir » ? Quoiqu’il en soit, il en ressort un film social, différent de ses précédentes créations de par le mythe et les thématiques qu’il convoque.

Cependant, Nope interroge également la place des Afro-Américains vis-à-vis de l’american dream et des rapports de domination. Ceci offre une continuité à la filmographie de Jordan Peele, qui retrouve ici l’acteur dévoilé par Get Out, Daniel Kaluuya.

Taiseux patron de ranch, il forme avec sa sœur un duo étonnant et attachant. Bien qu’ils soient différents, la dynamique de ces interprètes fonctionne et s’équilibre de façon aussi convaincante qu’amusante. Leur lien fraternel passe souvent par un regard ou un geste, comme s’ils se comprenaient tout de suite. Emerald dira d’ailleurs que son frère « a été le seul à [la] voir ».

La vue est d’ailleurs un sens essentiel de la mise en scène de Nope. D’abord parce que les personnages – y compris l’ovni – espèrent exister grâce au regard des autres. Mais surtout parce que le focus sur l’univers de l’entertainment et du divertissement n’est pas un hasard.

Keke Palmer dans Nope.©Universal Pictures

Jordan Peele : l’ambassadeur du cinéma de genre

Tant par les sujets qu’il choisit de mettre en scène que par la maîtrise de la photographie, Jordan Peele prouve, une fois de plus, qu’il est un véritable auteur. Autrefois connu du grand public pour la série comique Key & Peele (2012), le réalisateur a réussi son passage du côté du cinéma d’horreur. Avec Nope, il signe peut-être son œuvre la plus accomplie, en réalisant, scénarisant et produisant lui-même le film.

Avec ce troisième long-métrage, Jordan Peele devient l’un des ambassadeurs principaux du cinéma d’horreur psychologique, un genre porté également par Ari Aster (Hérédité, Midsommar) et Robert Eggers (The Witch, The Lighthouse). Cependant, à la différence de ses homologues, il a su le rendre accessible à un plus large public.

Nope reste toutefois un film complexe, qui doit se digérer. Jordan Peele donne à réfléchir au fil de ces deux heures, à mesure que l’intrigue se met en place. Celle-ci souffre de quelques longueurs au début – une caractéristique que l’on retrouve aussi dans ses précédents films – pour finalement culminer dans un dénouement immersif, prenant et à la mise en scène spectaculaire.

Daniel Kaluuya dans Nope.©Universal Pictures

Le fond comme la forme font l’objet d’un travail précis chez le cinéaste. Il les place au service de son intrigue, aussi mystérieuse que réfléchie. Avec ce troisième film, le réalisateur a encore frappé fort. Nope est très dense, mais il est difficile de ne pas sortir de la salle complètement sonné par cette découverte surnaturelle de cinéma social, captivant, et profond.


Nope, de Jordan Peele, avec Daniel Kaluuya, Keke Palmer et Steven Yeun, 2h10, en salle le 10 août 2022.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste
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