Et si le meilleur moyen de se désintoxiquer des écrans cet été, c’était justement de lire des romans qui mettent en scène avec cruauté notre addiction coupable aux smartphones et aux réseaux sociaux ?
| Salut, tu vas bien ?, de Martina Hefter
Comment intégrer dans un roman les réseaux sociaux, le scrolling, toute une nouvelle réalité qui s’écrit dans le virtuel, mais a un impact bien réel sur nos vies ? Cette interrogation gagne la fiction contemporaine et donne à lire certains des objets littéraires les plus fascinants – les plus dérangeants aussi. Parmi eux, on ne saurait trop vous conseiller Salut, tu vas bien ? de Martina Hefter.
Essorée par un quotidien où elle jongle entre sa vie de danseuse et les soins qu’elle apporte à son mari malade, Junon se réfugie la nuit dans de longues discussions sur internet avec des « love scammers », des arnaqueurs qui tentent de profiter de sa détresse pour lui soutirer de l’argent. S’inventer des vies, séduire, retourner leur rhétorique contre eux pour les faire fuir : ce petit jeu l’excite, l’aide à se sentir vivante. Jusqu’au jour où l’un d’eux, pourtant pris la main dans le sac, décide de continuer à échanger…
| Je suis fan, de Sheena Patel
C’est tout un art, la première phrase d’un roman. Ça doit être cinglant comme un coup de fusil. Il faut marquer les esprits. En même temps, c’est un manifeste qui donne l’avant-goût d’une histoire autant que d’un style. La Britannique Sheena Patel ne s’y est pas trompée. « Je traque sur Internet une femme qui couche avec le même homme que moi. » À l’image du titre déconcertant, Je suis fan, et de sa couverture, un œil géant qui nous regarde, ces premiers mots annoncent froidement le malaise qui va suivre. Un « Je » appuyé, redondant, s’invite à tous les coins de phrase dans une logorrhée rappelant le mantra d’un détraqué.
Derrière cette première personne du singulier, une jeune londonienne qui voit sa vie régie par deux obsessions, deux personnes dont on ne saura jamais le nom. D’un côté, celui qu’elle désigne comme « l’homme avec qui je veux être », un conférencier en vogue, marié, dont elle est fan et avec qui elle couche, mais qui s’évapore dès qu’elle pose la question de la nature de leur relation. De l’autre, « la femme qui m’obsède », une gosse de riche américaine, influenceuse WASP et seconde maîtresse pour laquelle son amant est en train de la délaisser. Au fil des pages, l’héroïne s’enfonce dans les entrailles des réseaux sociaux, fomente des plans insensés pour évincer sa rivale et récupérer sa proie. Elle sombre et s’affranchit du réel, prise au piège du mirage le plus cruel qui soit, celui d’un amour qui n’adviendra pas.
Exercice de style décontenançant, admirablement retranscrit par Marie Darrieussecq, qui n’enfile son costume de traductrice que pour les plus grands, Je suis fan dérange parce qu’avec insolence et méchanceté, il se place à hauteur d’une société des apparences qui, en cédant tout à la vanité, a engendré ses propres monstres : des voyeurs frustrés qui convoitent et manipulent, qui s’illusionnent, surtout, jusqu’à se consumer.
| Scopophilia, d’Alexandra Matine
Scopophilia, le titre du nouveau livre d’Alexandra Matine est une référence au concept freudien de Schaulust, qui désigne le « plaisir de regarder ». Voir et surtout être vue, voilà l’obsession de Giorgia Samsa, jeune fille aux millions de followers qui partage, et c’est tout sauf un hasard, le même patronyme que le protagoniste de La métamorphose de Kafka.
L’influenceuse est piégée dans une course en avant, créant toujours plus de contenu, cédant aux tendances, aux exigences et aux commentaires d’une communauté de plus en plus envahissante. On assiste, impuissant, au chemin de croix d’une femme prête à tout pour exister dans le regard des autres, quitte à se transformer radicalement. Quand l’horreur se conjugue au virtuel.
| La bossue, de Sao Ichikawa
Il y a des livres qui vous racontent une histoire avant même d’être lus. C’est le cas de La bossue. Un ovni romanesque de 90 pages à peine, tout droit venu du Japon, écrit la rage au cœur et au corps par une femme atteinte d’une myopathie qui la paralyse, pour cramer au lance-flammes une société validiste coupable de balayer la question du désir des personnes handicapées. Le décor est planté, accrochez-vous, ça va secouer.
Shaka vit recluse à cause de son handicap et occupe le plus clair de son temps à poster ses fantasmes inassouvis en ligne sous forme de nouvelles érotiques, de faux avis sur des boîtes échangistes ou de tweets provocants. Jusqu’au jour où elle est démasquée par un aide-soignant et décide de saisir sa chance pour enfin goûter au plaisir de la chair. Drôle, dérangeant et pervers.
| Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan
Le 5 juillet 2001, le Loft fermait ses portes et un public en délire sacrait Loana Petrucciani reine de la télévision et icône d’une génération. Avec elle, la société française entrait dans une nouvelle ère. Une ère du voyeurisme, de la transparence et du paraître qui aujourd’hui, vingt ans plus tard, a atteint son dangereux paroxysme. Le soir où cette curieuse héroïne fend la foule vêtue de son minuscule haut rose bonbon, Mélanie Claux et Clara Roussel, les deux protagonistes du dernier roman de Delphine de Vigan, ont toutes les deux les yeux rivés sur leur poste de télévision. Mais, si la première voit dans cette femme séductrice et sûre d’elle l’incarnation de ce qu’elle a toujours voulu être, la seconde pressent déjà le mal qui prend forme.
Des années plus tard, après un échec cuisant dans le tourbillon de la téléréalité, Mélanie s’est muée en mère poule et son obsession refoulée pour la célébrité a donné à sa vie une étrange tournure. À l’aide des réseaux sociaux, elle a fait de ses enfants, Kimmy et Sammy Diore, des stars d’Internet dont les faits et gestes sont scrutés quotidiennement par des millions de fans à travers le monde. À leurs dépens, elle a trouvé un sens à son existence et accumulé une véritable fortune.
Un déroutant conte de fées qui vire au cauchemar le jour où sa fille adorée disparaît brutalement. Devenue inspectrice de police, Clara fait partie de l’équipe qui enquête sur cette mystérieuse affaire. Très vite, les autorités sont confrontées à un étonnant ravisseur qui se joue des codes des réseaux sociaux pour démontrer leur absurdité. Alors que les investigations se focalisent sur la traque de la jeune enfant, Clara décide de prendre le problème à l’envers et de visionner entièrement les contenus mis en ligne par Mélanie dans l’espoir de trouver les clés de ce kidnapping. Avec elle, on plonge alors dans un monde effarant, mélange terrifiant d’exploitation infantile, de course effrénée à la consommation et de faux semblants grotesques.