Alors que le Tour de France s’apprête à reprendre la route avec, pour la première fois depuis de années, une réelle chance française de maillot jaune, retour sur quelques grands textes qui témoignent de la passion dévorante des écrivains pour le cyclisme.
Introduction
Il y aurait beaucoup à dire sur les liens qu’entretiennent le sport et la littérature (nous vous en avons déjà parlé dans cet article, mais aussi celui-ci à l’occasion de Rolland Garos et celui-là lors du lancement de la Coupe du monde). Les écrivains se passionnent pour ce milieu comme s’ils en faisaient partie. Comme si l’effort du sportif avait quelque chose de comparable avec l’effort littéraire. Une affaire de souffle, de rythme, de choc. Sans doute aussi qu’avec les thématiques qu’il convoque – dépassement de soi, rivalité, courage, désillusions – le sport est terriblement humain et donc terriblement romanesque.
Parmi les disciplines qui font fantasmer nos plumes illustres, citons la boxe avec Le combat du siècle de Norman Mailer, le football avec Rouge ou mort de David Peace (déclaration d’amour au club de Liverpool et à Bill Shankly), et même la course à pied avec La solitude du coureur de fond d’Allan Silitoe.
Mais il en est un qui garde une place à part dans leur cœur, peut-être parce qu’il est le plus dur de tous, le plus cruel aussi et que sa violence porte en elle une forme de poésie. Tour d’horizon des grandes œuvres littéraires qui parlent du cyclisme.
| Les forçats de la route, d’Albert Londres
Paradoxalement, le texte littéraire le plus célèbre consacré au cyclisme est une chronique qui n’épargne pas la discipline. Après s’être illustré comme reporter sur le front de la Première Guerre mondiale, dont il est exempté en raison de sa santé précaire ; après avoir réussi à s’infiltrer dans la Russie bolchévique pour tirer le portrait, peu flatteur, de Lénine et Trotski ; après avoir décrit, de l’intérieur, les horreurs du bagne de Cayenne, Albert Londres, le plus grand reporter que la France ait jamais compté, celui qui a donné son nom au plus prestigieux prix de journalisme, s’est trouvé, au mitan des années 1920, une nouvelle obsession : le Tour de France.
La compétition vient de souffler ses 20 bougies, elle déchaîne les foules, mais Albert Londres y voit d’abord une redoutable et dangereuse machine à broyer les êtres. Alors qu’il couvre le Tour de France 1924 pour Le Petit Parisien, il raconte les péripéties et surtout le calvaire de ces champions hors normes qui s’affrontent lors d’étapes parfois longues de 400 kilomètres, pendant plus de 20 heures d’affilée, sur des vélos archaïques. Mais, plutôt que de crier à l’héroïsme comme tout le monde, il hurle au scandale contre les conditions épouvantables et la bêtise du règlement auxquels se confrontent ceux qu’il appelle les forçats de la route.
Sous-titré Tour de France, tour de souffrance, le livre est le témoin privilégié d’une course, mais aussi d’une France d’un autre temps. Avec un climax d’anthologie, une scène entrée dans les annales et capturée en photographie : une longue interview entre le reporter en mission et les frères Pélissier, favoris qui viennent d’abandonner. Au Café de la gare à Coutances, dans la Manche, les langues se délient et le chef-d’œuvre s’écrit.
| Tours de France, d’Antoine Blondin
Autre plume sublime, autre chroniqueur infatigable du tour de France. Pendant 28 ans, l’auteur du roman devenu culte Un singe en hiver (1959) a mis son talent d’écrivain au service du Tour de France. De 1954 à 1982, il a suivi la Grande Boucle en tant que journaliste sportif pour le journal L’Équipe, et la grande majorité de ses envolées lyriques sont regroupées dans cet ouvrage qui ne cesse d’être réédité.
Un recueil, des centaines d’articles, présentés chronologiquement, dans lesquels se distinguent un style imparable pour croquer les affres de cette discipline dantesque. De la fougue, beaucoup d’humour, entre ironie et calembours, et surtout un véritable geste littéraire avec des textes bourrés de références, qui s’amusent même parfois à pasticher les monstres sacrés de notre littérature. On voit ainsi de drôles de double de Rousseau, Céline ou Baudelaire nous conter l’étape d’hier. C’est mordant, ingénieux, parfait pour accompagner le doux bruit du peloton qui progresse à travers le France.
| À bicyclette, anthologie établie par Edward Nye
Professeur de littérature française à l’Université d’Oxford et grand passionné de vélo, Edward Nye a décidé de réunir dans une anthologie les plus grands textes consacrés au cyclisme. Deux cents ans, du XIXème siècle à nos jours, 53 écrivains de France et du Royaume-Uni qui chantent « les joies, les douleurs, les peines et les triomphes de la vélocipédie ».
On retrouve bien sûr nos compères Albert Londres et Antoine Blondin. On découvre le premier texte jamais écrit sur le sujet, une opérette signée par Eugène Scribe en 1818 et intitulée Les vélocipèdes ou la Poste aux chevaux. On s’amuse surtout des textes de Flann O’Brien, Alfred Jarry, Samuel Beckett ou encore Émile Zola. Une plongée aussi érudite que divertissante dans une pratique devenue tour à tour une curiosité, un sport, une habitude et un art.
| Petite philosophie du vélo, de Bernard Chambaz
Le vélo comme pratique méditative et comme petite philosophie du quotidien. Voilà le parti pris du romancier, historien et poète français Bernard Chambaz dans cette balade à bicyclette qui promet de vous faire des nœuds à la tête. L’écrivain ne se contente pas de parler vélo, il en fait. Le Tour de France, le Giro et la Vuelta, en amateur, les États-Unis et le Canada, sur les traces de Jack London. Des heures passées à pédaler et à refaire le monde. Assis sur la selle ou en danseuse, on se met alors, nous aussi, à disserter, avec à nos côtés un écrivain qui ne manque pas de verve et d’humour, pour traiter les grandes questions qui fondent le vertige de nos existences.
Le corps et l’âme, le mouvement, le plaisir et la mélancolie, la mémoire et l’infini. Tout cela en piochant dans des expériences personnelles vécues sur le vélo autant que dans des anecdotes sur le Tour de France et les grands champions du cyclisme. Et en prime, de l’étymologie, des citations et tout un vocabulaire, un argo truculent que les rois de la pédale ont inventé au fil du temps. Inspirant.
| Anquetil tout seul, de Paul Fournel
Que serait un sport sans ses immenses champions qui marquent les esprits, créent des souvenirs, repoussent les limites jusqu’aux frontières de l’inhumain ? Jacques Anquetil est de cette trempe et son nom restera, pour toujours, associé à la grandeur du cyclisme français. En 16 ans de carrière, de 1953 à 1969, il a constitué l’un des palmarès les plus riches, avec notamment cinq Tour de France. Le tout avec une forme d’élégance inimitable qui fascinait les adeptes autant qu’elle agaçait les jaloux.
Romancier, président de l’Oulipo, auteur d’un dictionnaire cycliste intitulé Méli-Vélo (2008), Paul Fournel retrace la carrière d’une légende qui, toute son enfance, lui a servi de modèle. Mais il essaie surtout de passer de l’autre côté du miroir pour saisir la complexité d’un homme rempli de zones d’ombre, détruit par la compétition, lucide sur la triche qui vient toujours gâcher la passion. Un athlète capable d’annoncer un soir à son entourage : « Je crois bien que je n’aime pas, que je n’ai jamais aimé, que je n’aimerai jamais le vélo. » Un roman biographique touchant, en clair-obscur, le portrait d’un immense champion dont le don s’est parfois transformé en malédiction.