Décryptage

De Shôgun à Tokyo Vice, ces séries qui nous montrent (enfin) un Japon sans clichés

25 février 2024
Par Olivier Ghis
“Shôgun” sera disponible le 27 février sur Disney+.
“Shôgun” sera disponible le 27 février sur Disney+. ©Disney+

Longtemps réduit aux stéréotypes, le Japon échappe enfin à la caricature grâce aux plateformes, qui lui consacrent désormais des productions plus ambitieuses, aux antipodes de l’exotisme facile et des clichés d’antan.

Sur nos écrans, l’image du Japon a longtemps été chargée de clichés : samouraïs batailleurs, geishas soumises, kimonos, courbettes… Impossible d’y échapper. Il est vrai, le pays ne s’est ouvert au monde que tardivement, à l’orée du XXe siècle, pour basculer très vite dans un impérialisme agressif, envahissant tour à tour la Corée, l’Indochine de l’époque ou la Mandchourie, avant de s’allier avec l’Allemagne nazie.

De contrée méconnue, dont peu d’Occidentaux avaient foulé le sol, le Japon virait sans transition à la puissance menaçante. Et bientôt honnie : l’attaque de Pearl Harbor, en 1941, la précipitant de facto dans le camp des ennemis à abattre. Le cinéma en a gardé les stigmates : dès la guerre, Hollywood met alors en boîte cartoons et fictions diabolisant les Japonais ou les tournant en ridicule.

Des clichés très ancrés

Un stéréotype s’installe, fait de personnages fourbes et secrets, accessoirement féroces, fanatiques ou benêts, au gré de la véhémence des scénaristes. Et même la paix revenue, ces clichés perdurent : les studios n’hésitent pas à grimer sans vergogne leurs acteurs en Japonais. Marlon Brando, maquillé et grimaçant, joue ainsi un villageois nippon dans La Petite Maison de thé (1956), tandis que Mickey Rooney incarne le voisin japonais d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé (1961). Un personnage maniaque et maladroit, affligé d’une dentition avancée et d’une maîtrise approximative de l’anglais.

Diamants sur canapé©Paramount

La caricature a la peau dure, au point d’être à peine entamée par le triomphe économique du Japon, devenu en quelques décennies une puissance incontournable, ou même la déferlante, dans les années 1980-1990, de la japanimation, avec ses Goldorak, Akira et autres Dragon Ball. Pourquoi ? Parce qu’aucune de ces séries n’évoque l’identité nippone. Elles sont même explicitement conçues pour être « mukokuseki » : à savoir dépourvues de tout ancrage culturel. Malgré leur succès planétaire, elles n’ont donc aucun impact sur l’image du Japon à l’écran.

Du cinéma aux plateformes, l’émergence d’un nouveau regard

C’est le cinéma, à l’orée des années 2000, qui opère un premier virage avec une salve de films évoquant l’empire du Soleil levant, de Ghost Dog (1999) au Dernier Samouraï (2003), en passant par Lost in Translation (2003) ou Mémoires d’une geisha (2005). À divers degrés, tous affichent une approche plus fouillée, plus respectueuse.

Avec encore quelques limites, dont témoigne Mémoires d’une geisha : ses héroïnes sont incarnées non par des actrices japonaises, mais par les stars chinoises Gong Li et Zhang Ziyi, supposées plus « vendeuses ».

Mémoires d’une geisha©Columbia

Quant aux dialogues, ils sont pour l’essentiel en anglais, alors que l’action se déroule dans le Japon des années 1930, où personne ne parlait la langue de Shakespeare. Deux choix malheureux, vestiges d’un vieux réflexe hollywoodien : l’obsession du box-office, aux dépens de l’authenticité.

Il faut donc attendre l’émergence des plateformes pour voir ENFIN à l’écran le Japon tel qu’il est, tel qu’il vibre. Sans préjugés douteux ni doublages mal fichus. La raison ? Netflix, Prime ou AppleTV+ possèdent des abonnés sous toutes les latitudes.

Shôgun©Disney+

La diversité est donc au cœur de leur ADN et les projets « non domestic » – comprenez par là « hors États-Unis » – doivent bénéficier de la même exigence que ceux destinés aux Américains, sans rien négliger, qu’il s’agisse de langue ou de costumes, de l’histoire ou des décors. Preuve de cette ambition, la minisérie Shôgun, plongée épique dans le Japon médiéval, débarque le 27 février sur Disney+. Mais elle n’est pas la seule, loin de là. Du Temps des samouraïs (Netflix) à Tokyo Vice (HBO-Canal+), en passant par Giri/Haji (Netflix) ou Les Gouttes de Dieu (AppleTV+), voici notre sélection des meilleures séries pour explorer l’empire du Soleil levant, le vrai, depuis votre canapé.

Shôgun : au cœur du Japon médiéval

À coup sûr, ce Shôgun éveillera chez certains quelques souvenirs. Normal : il s’inspire du best-seller de James Clavell, déjà porté à l’écran en 1980, sous le titre Shogun (sans accent). Déclinée en dix épisodes sur NBC avant d’être exportée dans le monde entier, la série s’était taillé un joli succès, notamment grâce à la prestation de Richard Chamberlain.

Le reboot concocté par Disney+ reprend la même trame. En 1600, à la suite d’un naufrage, un commandant anglais échoue au Japon, où il se lie d’amitié avec un seigneur de haut rang, qui l’initie aux rouages de l’Archipel.

La nouveauté ? Ses créateurs ont tenu à restituer toute la complexité du climat de l’époque, avec les rivalités entre les clans, les jeux d’influences ou encore les poids des codes ancestraux. Résultat : une plongée épique – et ultradocumentée – dans le Japon médiéval. Le budget est à la hauteur et le casting 5 étoiles, emmené par Cosmos Jarvis (Peaky Blinders) et Hiroyuki Sanada (John Wick : chapitre 4).

Sur Disney+, dès le 27 février 2024.

Le Temps des samouraïs : chaos sur l’Archipel

Pour ceux qui préfèrent une approche plus pointue, débarrassée des quelques entorses à l’histoire qu’implique forcément la fiction, Netflix s’est fendu d’une remarquable série documentaire. Le Temps des samouraïs fait revivre – grâce à d’impressionnantes reconstitutions – la chaotique unification du Japon à l’orée du XVIe siècle.

Le Temps des samouraïs©Netflix

Un récit palpitant, éclairé par de nombreux experts, et si bien ficelé qu’il parvient sans peine, en six épisodes, à nous immerger totalement dans cet archipel où la paix des paysages et la sophistication des arts s’accompagnent d’une guerre civile quasi permanente.

Disponible sur Netflix.

Tokyo Vice : la face cachée de Tokyo

Place au Japon contemporain avec Tokyo Vice, qui suit les déboires d’un jeune reporter américain fraîchement engagé dans un grand quotidien japonais. Cependant, son statut de gaijin (« étranger ») le cantonne aux faits divers. Jusqu’au jour où deux affaires l’amènent à relier magouilles politiques et crime organisé, et la descente aux enfers peut commencer.

Entre thriller et investigation, la série – inspirée de l’histoire vraie du journaliste Jake Adelstein – s’impose alors comme un implacable tableau de Tokyo, où les gratte-ciels ne sont jamais loin des bas-fonds, la pègre incontournable et la loi du silence, assurément fatale. Une réelle réussite, portée par l’impeccable Ansel Elgort (West Side Story) et ouverte en beauté – excusez du peu – par Michael Mann, le réalisateur des cultissimes Heat et Révélations, qui signe son épisode pilote.

Disponible sur Canal+.

Giri/Haji : dans l’univers impitoyable des yakuzas

Le titre, ici, annonce la couleur. Giri/Haji signifie en effet « Devoir/Honte ». Une tension qui tient de bout en bout cette coproduction BBC-Netflix, dans laquelle un flic japonais est envoyé à Londres pour retrouver son jeune frère, suspecté d’avoir assassiné le neveu d’un puissant yakuza. Sa mission : l’arrêter au plus vite afin d’enrayer la guerre des gangs qui menace d’ensanglanter l’Archipel.

Giri/Haji©Netflix

D’où son dilemme : comment concilier ses devoirs de flic avec l’amour qu’il porte à son frère ? Autour de cette trame, la série tisse un récit prenant, fait d’allers-retours entre Londres et Tokyo, clans yakuzas et pègre londonienne, enquête et quête personnelle.

On saluera les audaces de la réalisation, qui n’hésite pas à mêler mangas, split screen et gunfights chorégraphiés dignes d’un John Woo. Le tout, sans jamais négliger la nuance, notamment grâce à la prestation de Takehiro Hira, immense acteur japonais, que l’on retrouve également – difficile d’y voir un hasard – à l’affiche de Shōgun.

Disponible sur Netflix.

Les Gouttes de Dieu : le Japon, côté vignes

Adaptée d’un manga culte, dont les 44 tomes comptent des millions de fans, cette série explore une facette méconnue du Japon moderne : son engouement récent pour le vin, notamment français. Les Gouttes de Dieu s’ouvre ainsi à Paris, où Camille (Fleur Geffrier, vue dans Vise le cœur) apprend la mort de son père, éminent œnologue installé de longue date au Japon. Elle découvre que pour toucher son héritage – une collection de 100 000 bouteilles inestimables – elle devra se livrer à trois tests face à Issei (l’icône pop Tomohisa Yamashita, ex-membre du boys band NEWS), un jeune prodige japonais, considéré comme le fils spirituel du défunt.

Problème : Camille ne boit pas une goutte d’alcool. Commence alors pour elle un parcours du combattant, entre découverte du Japon et plongée tortueuse dans l’univers – pas toujours enivrant – des collectionneurs de vin, sur fond d’affairisme, d’imposture et de choc des cultures. Une jolie surprise, portrait à la fois subtil et singulier d’un Japon en pleine mutation. À savourer sans modération.

Disponible sur AppleTV+.

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