Décryptage

Pourquoi La Ferme des animaux de George Orwell continue de fasciner, 80 ans après sa sortie ?

19 décembre 2023
Par Samuel Leveque
Avec “Animal Pound”, le roi des comics, Tom King, adapte à son tour “La ferme des animaux”.
Avec “Animal Pound”, le roi des comics, Tom King, adapte à son tour “La ferme des animaux”. ©Boom Studios/King/Gross

Paru en 1945, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le roman de l’écrivain britannique continue d’être adapté sous de nombreuses formes. Retour sur un phénomène qui va prochainement revenir sur le devant de la scène avec, entre autres, un film et une série de comics.

Le roman d’Orwell est court, avec une intrigue à la fois simple et riche en symboles. Il décrit une révolution dans une exploitation agricole dans laquelle les animaux prennent le pouvoir sur les humains et tentent d’instaurer un régime utopique. Une expérience qui tourne rapidement à la catastrophe quand certaines espèces d’animaux accaparent le pouvoir, instaurant progressivement une dictature sanguinaire et se mettant à réprimer toute opposition.

Orwell, écrivain de gauche horrifié par les dérives totalitaires du régime soviétique de Staline, livre alors ce qui apparaît comme une violente satire des régimes dictatoriaux recouvrant une bonne partie de la planète et ayant conduit à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.

Une fable propice aux adaptations

La Ferme des animaux est à la fois drôle et cruel, et possède plusieurs niveaux de lecture. Si certains n’y ont vu qu’une charge contre le communisme, il s’agit en réalité d’une critique assez fine des mécaniques de pouvoir et de la manière dont elles peuvent se retourner contre le peuple et mener à des régimes tyranniques.

©Halas and Batchelor

La portée politique du roman d’Orwell pousse très vite des organes de propagandes à s’emparer de la question. Outre une adaptation en pièce radiophonique dès 1947, le récit se voit adapté dans les années suivantes dans un comics directement financé par l’IRD, un service de propagande anticommuniste britannique, ainsi que dans un dessin animé paru en 1954 et secrètement financé par la CIA.

Ces adaptations ont un point commun : elles expurgeaient du récit tout ce qui pouvait passer pour une critique de l’Angleterre ou du capitalisme, changeant assez profondément le sens de ce que voulait exprimer Orwell.

En marge de ces initiatives parfois à la limite de la malhonnêteté intellectuelle, des dizaines d’adaptations très variées et tentant de mieux retranscrire l’esprit du roman voient aussi le jour. C’est notamment le cas de nombreuses pièces de théâtre, dont la dernière en date est un très ambitieux opéra signé Alexander Raskatov.

Il ne s’agit d’ailleurs pas de la seule fois où l’univers orwellien a été mis en musique, puisque La Ferme des animaux est aussi le sujet d’inspiration d’un magnifique album de Pink Floyd, Animals, qui tentait de transposer le récit dans l’univers désespéré des classes populaires britanniques des années 1970. Plus récemment, même le monde du jeu vidéo s’est emparé du sujet.

Un récit universel qui fascine les auteurs de BD

Cette longue nouvelle, qui décrit à merveille la manière dont toutes les sociétés (peu importe leur idéologie de départ) peuvent sombrer dans la dictature, a acquis avec les décennies une valeur universelle. Cependant, il n’est pas toujours simple de représenter des animaux anthropomorphes se comportant comme des humains dans un film ou une pièce de théâtre. À l’inverse, la bande dessinée, média très habitué à cette mise en scène de la faune, peut servir un tel récit.

©Delep / Dorisson / Casterman

On compte ainsi un roman graphique brésilien signé Odyr (très fidèle au roman d’Orwell), une version manga simplifiée pour de jeunes lecteurs, une revisite très sombre dans le comics Fables ou encore la formidable série Le Château des animaux de Delep et Dorison, qui transpose le récit en France et imagine une version alternative de l’intrigue dans laquelle le peuple opprimé cherche des moyens de résister à l’instauration progressive de la dictature. En 80 ans, des dizaines de versions alternatives et de réinterprétations sont ainsi parues. Une hype qui devrait culminer en 2024 avec l’arrivée d’un nouveau film animé signé Andy Serkis (La Planète des singes).

©Malavida, Halas et Batchelor

En attendant, le dernier arrivé sur ce marché des adaptations graphiques n’est pas n’importe qui, puisqu’il s’agit du scénariste Tom King (The Vision, Mister Miracle, Supergirl), accompagné du dessinateur Peter Gross (American Jesus). Ils ont œuvré ensemble sur la série de comics Animal Pound qui débute fin décembre et devrait être publiée tout au long de 2024.

Dans cette version, peut-être l’une des plus sombres jamais imaginées autour de la trame du roman original, l’intrigue est transposée dans l’Amérique de Donald Trump, dans une fourrière pour animaux prête à basculer à tout instant d’un régime démocratique à un système ouvertement illibéral. Une nouvelle preuve de l’extrême actualité de ce récit choc qui a traversé neuf décennies sans perdre un gramme de sa pertinence.

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