Décryptage

Du roman sentimental à la dark romance : existe-t-il encore des mauvais genres en littérature ?

10 juillet 2024
Par Samuel Leveque
Du roman sentimental à la dark romance : existe-t-il encore des mauvais genres en littérature ?
©Hlab Eds

Véritable phénomène éditorial, la dark romance est parfois vue comme une lecture un peu honteuse et un « mauvais » genre littéraire. Retour sur l’origine d’un phénomène qui a déjà frappé d’autres courants littéraires.

La dark romance est l’un des derniers phénomènes littéraires en vogue dans notre pays. Le genre à ses codes, ses sagas phares, ses autrices vedettes comme Sarah Rivens (Captive), et l’on a même vu apparaître depuis quelques mois des rayonnages spécialisés. Ainsi, des librairies entières se consacrent désormais à la littérature sentimentale et y ouvrent des sections dédiées à la dark romance.

Cependant, ce type de romans sentimentaux très sombres, allant parfois chercher du côté des relations abusives ou taboues, est aussi victime d’un phénomène de marginalisation et est parfois vu comme un plaisir coupable, voire honteux. Un phénomène qui n’a toutefois rien de récent et qui a accompagné le développement des genres littéraires dans leur ensemble.

De Don Quichotte à la “chick lit” : des lectures difficiles à assumer

La littérature à thématique romantique fait l’objet de railleries depuis des siècles : il y a plus de 400 ans, Miguel de Cervantes se moquait déjà avec sarcasme des amours chevaleresques des romans médiévaux dévorées par son héros, Don Quichotte. Plus tard, c’est Flaubert qui décrivait avec sa Madame Bovary une épouse trouvant un refuge à l’ennui dans les bluettes littéraires qui la conduiraient à l’adultère, puis à la mort.

Au XXe siècle, alors que le genre du roman se popularise largement, les romans sentimentaux se retrouvent souvent publiés dans des collections bas de gamme et écoulées presque sous le manteau. Ce sont pourtant des cartons éditoriaux, comme en témoignent les impressionnantes collections de la Bibliothèque européenne du roman populaire qui tente de les inventorier, de les préserver et de les valoriser depuis 1991.

Couverture du roman Madame Bovary de Gustave Flaubert.©LgF/Livre de poche

Plus récemment, on a vu ressurgir de nouvelles étiquettes éditoriales tentant de mettre à part les nouveaux sous-genres du roman sentimental, avec parfois des appellations ironiques, voire insultantes, n’hésitant pas à recréer une hiérarchie entre les genres littéraires. On a ainsi pu parler depuis les années 1990 de « chick lit » – autrement dit « littérature pour poulettes » – pour les romans ciblant un lectorat de jeunes femmes afin de les séparer de la littérature générale. Mais aussi de « bit lit » – qui se traduit par de la « littérature de morsure » – pour les romances de vampires en vogue au début des années 2010 ; une appellation que certains spécialistes du genre ont considérée comme floue, voire trompeuse.

Certains termes parlent également du « mommy porn » c’est-à-dire « le porno à maman » pour la nouvelle littérature érotique popularisée par 50 nuances de Grey. Là encore, il s’agit d’un terme contesté par certains spécialistes et certains chercheurs pour son côté fourre-tout ainsi que pour la connotation rabaissante et humiliante que cela pouvait avoir pour son lectorat.

Bande-annonce VF de 50 nuances de Grey.

Ces catégories sont d’ailleurs souvent récusées par les auteurs et les autrices de ces livres, qui préfèrent par exemple parler de « new romance »  pour souligner qu’il s’agit avant tout de livres contemporains, adaptés aux problématiques sociales actuelles. Des œuvres qui ne se contentent pas des mêmes recettes que les romans d’amour classique. On trouve également le terme de « new adult », pour évoquer une littérature fraîche, affranchie du poids des représentations datées, problématiques et parfois encombrantes des classiques du genre. Le tout pour mieux représenter les relations sentimentales des jeunes adultes telles qu’elles s’écrivent et se pratiquent de nos jours.

La dark romance : des communautés de lectrices très au fait de ce qu’elles lisent

Dans le cas précis de la dark romance, qui met en avant des histoires d’amour (mais aussi le plaisir charnel de ses personnages) à l’ambiance sombre, les mêmes questionnements sont rapidement apparus depuis leur éclosion à la fin des années 2010. Ces romans mettant très régulièrement en scènes des relations violentes, voire s’apparentant à des violences sexuelles pures et simples, ne seraient-ils pas en réalité une littérature racoleuse surfant sur un parfum de scandale pour créer une niche éditoriale ? À fortiori, ne serait-il pas un peu honteux d’en lire ?

En tout cas, ce n’est pas ce que pensent leurs acheteurs, en très grande majorité des jeunes femmes. Ces dernières soulignent, au contraire, la grande diversité et la grande variété de problématiques d’un genre que l’on pourrait au moins faire remonter à Histoire d’O de Pauline Réage, voire au Marquis de Sade. Deux auteurs largement considérés comme des piliers de la littérature française. Si cette famille de romans n’échappe pas à certains clichés ou à certains problèmes qui lui donnent parfois une image difficile à assumer, elle a néanmoins le mérite de mobiliser très fortement son lectorat.

Les amatrices de dark romance pointent en particulier qu’il s’agit avant tout explicitement de lectures destinées à un public adulte et averti dont il ne faut pas avoir honte… Et que les principaux éditeurs font un travail important sur la question des trigger warnings, des limites d’âge, voire de la mise sous blister de certains livres pour en limiter l’accès aux mineurs. Ce que ne font pas nécessairement d’autres secteurs de l’édition, publiant des contenus tout aussi problématiques.

Il faut également noter que ce public ne vient pas uniquement pour être exposé à des récits stéréotypés et uniformes : les trames d’histoires proposées par la dark romance se prêtent assez bien à découvrir plus largement tout un tas d’autres pans de la littérature et gagnent en variété avec les années. On trouve des dark romances de science-fiction (dans le Strangeways d’Addison Caine), inspirées du polar (La Valse du chaos, de Clem Ruadasogno et Moon H. Dourban ), ou encore la fantasy (Le Serment de l’éclipse, de Lydia Brasington), une gamme de propositions qui ne cesse de s’étoffer à mesure que le secteur gagne en dynamisme.

Connue pour avoir tissé des liens très forts avec sa communauté, Joyce Kitten subvertit les codes du genre dans sa saga Borderline.

Une richesse notamment permise par les liens très forts entretenus entre les communautés de lectrices et les romanciers et romancières, qui ont très vite su créer des communautés de fidèles. Ainsi, le genre peut avoir une mauvaise image dans la communauté des lecteurs, en général. Mais il reste néanmoins très facile de trouver des communautés de fans prêtes à s’entraider et à se conseiller en dépit du regard parfois distant ou méfiant du « grand public ». Le succès de nombreux livres de dark romance ont, à l’image de Captive, profité de ce bouche-à-oreille à bas bruit.

Vers une lecture qui s’assume davantage ?

Cependant, il semble qu’il ne soit en réalité plus si « honteux » qu’avant de se plonger dans ce type de récits, à mesure que sa confidentialité laisse place à un véritable espace dans la critique littéraire. C’est ce que pointe, par exemple, une longue enquête du magazine Causette qui souligne que même si certains aspects de cette culture de la dark romance pourraient poser problème, de plus en plus de « booktokeuses » et de militantes féministes n’hésitaient pas à s’en réapproprier les codes. De plus, de nombreuses discussions se sont fait jour pour débattre ouvertement de la question au sein de la communauté des influenceuses littéraires, permettant à chacun de mieux découvrir et de comprendre les enjeux éditoriaux autour de cette catégorie de romans.

La booktubeuse Lylia discute avec sa communauté des aspects questionnables ou problématiques du genre de la dark romance.

À mesure que la diffusion se développe, un nouveau lectorat apparaît. Ceux qui pouvaient avoir des préjugés sur les stéréotypes associés à ce type de récits réalisent que beaucoup de romanciers y dépeignent en fait de manière assez précise les mécaniques d’emprise, de refus du consentement, ou encore de sexisme ordinaire. D’autant plus que certaines autrices s’attachent désormais ouvertement à subvertir les clichés du milieu ou à en retourner les codes. C’est ce que tente, par exemple, le récent Stay With Me de Nicole Fiorina, dans lequel c’est désormais le personnage féminin qui incarne la menace.

Au-delà d’un simple défouloir mettant en scène des amours empoisonnées avec des personnages ténébreux, de nombreuses lectrices pointent qu’il n’y a pas à avoir honte de lire ce type de récits. Car ils seraient finalement plus au fait des mécanismes de violences sexistes et sexuelles que certains romans de la littérature générale, ou du moins les contextualiseraient ou les expliqueraient de manière beaucoup plus claire.

Une limite est néanmoins pointée par une grande partie de la communauté des fans de dark romance : il convient d’avoir l’âge nécessaire pour pouvoir faire la part des choses et ne pas considérer que le contenu le plus violent et le plus perturbant soit in fine une glorification, ou une glamourisation.

Les éditeurs spécialisés (ici Black Ink) assument une littérature adulte qui n’hésite pas à poser des avertissements et des trigger warnings pour éloigner les lecteurs trop jeunes ou susceptibles de mal vivre la lecture de tels livres.©Black ink

Il semble donc que la place à présent occupée dans les rayonnages des librairies par ce style d’histoire, avec une curation poussée de la part des libraires et des pépites qui émergent petit à petit, soit en train de faire de la dark romance un genre de plus en plus anodin dans notre paysage éditorial. Comme l’ont été avant lui d’autres sous-genres diabolisés ou mal considérés, du polar à la fantasy, en passant par le manga.

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