Phénomène apparu il y a une dizaine d’années, l’urbex numérique consiste à explorer des jeux online abandonnés et quasi déserts. Les raisons pour arpenter ces espaces étranges sont multiples et répondent en partie à la nécessité de préserver l’image d’un Internet disparu.
Introduction
Loin des expériences virtuelles Roblox et des serveurs roleplay de GTA Online, ou même des MMORPG à l’ancienne encore très actifs, comme World of Warcraft et Final Fantasy XIV, de nombreux mondes virtuels quasi abandonnés sont toujours en ligne. Parfois oubliés par leurs développeurs depuis des décennies, ils attirent de nombreux explorateurs du Web, quelque part entre urbex numérique et archivage du passé des jeux vidéo massivement multijoueurs.
Un genre qui a émergé avec l’essor de Twitch
C’est une affaire qui avait fait grand bruit dans le monde des jeux vidéo oubliés il y a tout juste dix ans. Alors qu’il explorait les serveurs désormais complètement vides du jeu Active Worlds, lancé en 1995, le streamer Vinesauce s’est retrouvé nez à nez avec un personnage au comportement erratique, aux frontières de l’étrange, voire du malaisant.
L’affaire a immédiatement passionné ses viewers : était-ce un fantôme ? Une IA ? Un script mal exécuté et oublié par les développeurs du jeu ? Après enquête, il s’est avéré que Vinesauce avait en réalité été victime du canular d’une autre streameuse, la dessinatrice Pocketomi. Il n’empêche que tout ceci avait en partie été rendu possible par l’ambiance extrêmement singulière d’un monde virtuel vidé depuis des décennies de ses habitants humains.
Depuis l’histoire de Vinesauce, l’exploration de mondes virtuels abandonnés est devenue un sous-genre à part entière. Le côté mal dégrossi des territoires désuets de ces vieux métavers aux textures basse résolution et à la colorimétrie un peu terne a notamment inspiré beaucoup de gens venus chercher le frisson d’une creepypasta, en prétendant que ces espaces étaient désormais hantés. La popularité des contenus de type analog horror, basés sur l’esthétique des vieilles technologies numériques, n’y est pas étrangère. Mais, dans leur sillage, beaucoup de pratiquants de l’urbex numérique se révèlent de véritables documentalistes de ces espaces en perdition.
Cartographie numérique d’espaces en danger
Depuis cinq ans, d’innombrables jeux multijoueurs ont définitivement fermé leurs serveurs, et la mode des RPG en ligne à monde ouvert s’est un peu tarie. Or, les espaces numériques plus anciens n’utilisaient pas la même quantité de ressources ou de bande passante. Autorisant plus souvent la création de serveurs privés, des univers comme Active Worlds, Worlds.com ou Söldner: Secret War ont souvent perduré, quelque part au fond du Web, parfois à l’insu même de leurs ayant-droits. Ce qui a fini par attirer nombre d’explorateurs numériques.

Teddy, la quarantaine, explore depuis une dizaine d’années. Il est venu pour l’esthétique, il est resté pour le côté fascinant de ces espaces qui, pour certains, ont continué à lentement évoluer. Des messages laissés par d’autres explorateurs, des bugs peu répertoriés, des artistes utilisant des moteurs de jeu rudimentaires : on croise un peu tout le monde en faisant de l’urbex numérique.
« C’est aussi une expérience de solitude un peu étrange, nous raconte Daisy, une développeuse qui regarde régulièrement des streams d’exploration de ces espaces. Parfois, il y a des rencontres qui sont organisées, mais la plupart du temps, ce sont des déambulations dans des espaces où il n’y a plus rien à part des décors, des messages incompréhensibles et où tout est figé. C’est un peu comme explorer des tombeaux antiques : ça peut être un peu relaxant, mais c’est surtout un sentiment de vide, là où Internet semble trop plein tout le temps. »
Comme le note le youtubeur Sno, spécialisé dans l’exploration de ces mondes abandonnés, il y a également l’impression de parcourir un Internet complètement disparu, aux codes, mèmes et références tombés dans l’oubli. Explorer OpenSim en 2026 donne l’impression de jouer à quelque chose qui aurait pu être conçu par un peuple alien et dont on peine à comprendre la logique. Pourtant, ces streams attirent aussi pas mal de nostalgiques partageant leurs souvenirs, dans le chat sur Twitch comme dans les commentaires en vidéo sur YouTube. Pour Teddy : « C’est aussi une manière de préserver ces espaces, qui peuvent disparaître du jour au lendemain si quelqu’un quelque part efface le mauvais disque dur ou oublie de renouveler l’abonnement d’un serveur. »
Des explorations qui deviennent une esthétique
En effet, si certains de ces vieux mondes en ligne sont toujours bien actifs, voire explorés commercialement (Final Fantasy XI, lancé en 2002, rassemble toujours des dizaines de milliers de joueurs), beaucoup finissent par voir leurs serveurs disparaître. C’est cette impression d’être potentiellement parmi les derniers cartographes de mondes en péril qui pousse de nombreux internautes à les arpenter, voire à y organiser des fêtes virtuelles ou des célébrations de ces lieux déchus. Dans certains cas, cela peut même aller jusqu’à des tentatives de préservation ou de restauration, à l’image du projet Toontown Rewritten.
Cette petite mode de l’urbex numérique s’inscrit par ailleurs dans l’émergence de la nostalgie d’un Internet prémarchandisation, ou du moins pré-GAFAM, convoyant souvent des souvenirs plus heureux. Voire, dans certains cas, des utopies disparues s’incarnant à merveille dans ces esthétiques un peu kitsch, mais davantage tournées vers des outils sociaux purs, dénués d’algorithmes et de transactions commerciales. Des expériences parfois explicitement recherchées par les amateurs de cet urbex digital.

Par ailleurs, le développement de cette esthétique des vieux mondes redécouverts par notre regard moderne inspire les créateurs eux-mêmes. Depuis quelques années, les jeux vidéo évoquant l’exploration de mondes abandonnés se sont multipliés : c’est par exemple le cas de Desktop Explorers, un jeu d’aventure se déroulant dans un monde multijoueur désormais abandonné, ou de titres comme Forbidden Solitaire ou No Players Online, jouant avec la même esthétique. Comme si le temps avait fini par faire un tour sur lui-même et par recréer « pour de vrai » ce que ces aventuriers de l’arche du Web perdu documentent depuis des années.
« Ce n’est pas étonnant de voir arriver maintenant des films comme Backrooms!, nous dit enfin Daisy. Ce sont des films (et pour les jeux vidéo, c’est pareil) qui s’inspirent de séries de vidéos qui elles-mêmes s’inspirent de ces vieux univers abandonnés. C’est sûr que, dans toute mode, il y a une part de nostalgie. Mais là, c’est un peu différent : il s’agit de surfer sur quelque chose qui est vraiment en train de disparaître. Quand le dernier serveur de ces jeux finira par être définitivement abandonné ou que plus personne ne fera d’urbex en ligne, ces espaces virtuels auront vraiment disparu. C’est intéressant de voir que des cinéastes, à leur manière, ressentent le besoin de les représenter. » Des débats qui, somme toute, ne sont pas si éloignés de ceux sur la conservation du numérique, voire dans le champ de l’archéologie tout entière.