Pour son troisième album, Angèle a fait mûrir sa pop sans la faire vieillir. Portée par une électro contagieuse et des paroles décomplexées, sa musique n’a jamais été aussi rafraîchissante.
Introduction
Si la série Friends reste une boussole approximative vers l’âge adulte, un cap franchi par le groupe dans l’épisode 13 de la saison 7 semble mériter une vigilance toute particulière : les 30 ans. Un vieillissement inexorable, des questionnements inépuisables… Et surtout un assagissement inéluctable afflige Joey et tracasse ses amis. Mais si on s’appelle Angèle Van Laeken, la trentième bougie se souffle après un défilé Chanel à New York fin 2025, puis l’album qui suit n’a rien de la trentenaire néo-pantouflarde. Avec l’électrisant Instinct, dévoilé le 16 octobre 2026, la fête ne fait que recommencer pour la pop superstar.
Un « besoin viscéral » de teuf frémissait dans son cœur depuis des mois, comme elle le confie à Vanity Fair. La chanteuse belge l’avait déjà laissé s’échapper lors d’une légendaire soirée d’été 2024, face à un Stade de France comble et 17,1 millions de téléspectateurs. Après un premier candide album Brol fin 2018, certifié double diamant, puis l’introspectif Nonante-Cinq fin 2021, certifié triple platine, le troisième projet de l’étoile montante devenue astre de la pop était très attendu. Mais ce 11 août 2024, pour la cérémonie de clôture des JO, Angèle amorce un virage musical intrigant.
Tout de noir vêtue, elle s’éloigne de sa pop acidulée et familiale en reprenant Nightcall de Kavinsky, hymne de la French Touch 2.0. Plus électronique, plus sombre, plus adulte… Et deux étés plus tard, Angèle répond à cet appel de la nuit le temps d’un album. Un album émaillé d’expérimentations musicales contagieuses et de messages décomplexés, sans rien perdre de sa fraîcheur qui a déjà conquis des milliers d’oreilles.
Mélodies aériennes, voix filtrées et basses abrasives
Dès le premier single fin février, What You Want, la tonalité électro est donnée. La prod’ est passée par les machines rutilantes de Justice, et elle tape. Exit la zone de confort pop mainstream des projets précédents pour Gégéle (petit sobriquet de ses fans). « Je me suis autorisée à faire une musique qui ne rentrait pas forcément dans un format. […] Je ne me suis mise aucune barrière artistique », affirme sur France Inter la millennial bercée autant par Daft Punk et Cie que par Hélène Segara. Un peu trop convenu dans ce registre, le premier morceau laisse planer le doute sur un album davantage playlistable en défilé qu’en club.

Avec de telles promesses d’expérimentations, l’envie que la chanteuse explore des territoires sonores plus débridés n’était pas négligeable. Comme sur son featuring ravageur, run, sur l’album de sa compatriote DJ Amelie Lens. Mais pas de panique : avec Instinct, Angèle tient ses promesses. 13 morceaux au fil desquels la chanteuse façonne un nouvel équilibre à sa pop, entre mélodies aériennes, voix filtrées et basses abrasives. Même quand elle atteint une extrémité de son nouveau spectre musical, la Bruxelloise sait regagner l’autre en quelques mesures.
Deux échantillons à l’appui : Love Triangle, où l’instru martiale de SebastiAn dialogue avec un refrain hypnotique dont elle a le secret, ici en duo avec la New Yorkaise Caroline Polachek ; On verra, où son piano voix signature se clôture dans un tourbillon de glitchs. Que ce soit pour explorer l’électro ou l’hyperpop, Angèle et son binôme de toujours Tristan Salvati ont travaillé leurs gammes et ont su bien s’entourer. Résultat : une pop assez décloisonnée pour autant faire bouger sur ses couplets que brailler sur ses refrains. Bienvenue dans la fête libérée d’Angèle, où paroles et choré se décomplexent tout autant.
Sensualité et sentimentalité : un album en forme de safe place
Toujours sur le premier single What You Want, la chanteuse pousse le thermostat à un niveau inédit. Une sensualité débridée imprègne les paroles comme la vidéo mise en mouvement par La Horde (collectif de chorégraphes très en vue également à la co-direction artistique de l’album), et elle irrigue tout Instinct. Les clips colorés et les déguisements de sapins de Noël de la chanteuse préférée des 7-14 ans (source : sondage 2024 du Journal de Mickey) semblent bien loin.
Mais le message du projet reste le même que celui des précédents : vivre libre. Libre de danser, d’expérimenter, de coucher avec qui bon nous semble, « reines » comme « rois ». Un album en forme de safe place donc, mais avec un brin moins de légèreté et de malice qu’avant. Sans doute un contrecoup d’un voyeurisme médiatique qui rudoie, injustement, nombre de jeunes femmes devenues icônes. Pourtant, Angèle a toujours le courage de s’ouvrir dans ses chansons.
Elle évoque sa peur de la solitude dans l’hyperpopesque Au revoir (non sans écho à la chanteuse Oklou), liste ce qui la révolte dans Trop sur un groove signé Soulwax, invite ses auditeurs à faire de même dans Dis-le… Et le seuil sentimental critique est atteint quand, sur Je sais, elle répond au morceau que son père Marka lui dédiait 25 ans plus tôt (Comment te dire). Peut-être la chanson la plus touchante, avec un potentiel lacrymal non négligeable si celui-ci la rejoint pour la chanter lors de l’un de ses cinq concerts à l’Accor Arena.