Lorsque l’on se demande quel·le artiste serait capable de s’approprier l’univers de Christophe avec autant de subtilité, d’élégance et d’intelligence que lui, la réponse semble difficile, voire impossible. Le chanteur libanais Bachar Mar-Khalifé, lui, a souhaité relever le défi de plonger au cœur de ce monde si éloigné du sien. Et à l’écoute, la connexion paraît plus qu’évidente.
Introduction
Une complicité rare s’était nouée entre Bachar Mar-Khalifé et Christophe, unis par une même quête de liberté sonore et un amour partagé pour l’exploration nocturne. Au point que sort ce 9 octobre 2026 Bachar Mar-Khalifé joue Christophe, un hommage vibrant et instinctif où le musicien franco-libanais s’approprie avec ferveur le répertoire du chanteur, disparu en 2020.
Une première rencontre entre les deux artistes
Bachar Mar-Khalifé et Christophe se rencontrent en 2018 à la Maison de la Radio et de la Musique. Là, dans le studio 106, un 12 décembre, ils gravent en direct une reprise d’une chanson de Bachar, Jnoun, extraite de On/Off. C’est lors des Sessions Unik de FIP, qui consistent à enregistrer un 45 tours en direct avant de donner un concert, qu’il rencontre l’artiste – mais surtout l’homme.
Dans la famille Mar-Khalifé – au Liban où il est né puis en France où il émigre –, on n’écoute pas Christophe, mais plutôt Barbara, Brassens, Brel ou Ferré. L’univers du chanteur ne lui est donc pas coutumier : « Je ne l’ai pas adulé toute ma vie. J’ai vraiment connu Christophe personnellement avant de connaître son œuvre en détail … Je ne connaissais guère plus que Les Mots bleus. Puis nous nous sommes rencontrés. Christophe aimait la nuit, les jeunes musiciens, chercher ensemble » (Nouvelles Rencontres d’Averroès).
C’est là qu’il apprend et regarde comment l’aîné travaille, fonctionne. Après cette rencontre et ce duo aussi furtif qu’éblouissant, BMK propose un hommage lors du festival Fragile au théâtre Zingaro, cinq ans après la mort de Christophe.
Une vision personnelle de l’art de Christophe
C’est peut-être de là que vient la beauté de cet album-hommage, qui propose avant tout une vision créative et artistique d’un musicien en envers un autre musicien. Avec son background et son propre sens de l’innovation, Bachar offre une perception personnelle de l’art de Christophe : « Ses mélodies permettent d’aller très loin – et même lui, qui semble chercher une nouvelle version à chaque interprétation, comme s’il voulait revenir à l’aspect organique de la chanson. Un chercheur qui, par besoin de liberté, veut échapper à l’image que les gens ont de lui« (Nouvelles rencontres d’Averroès).
« Ses mélodies permettent d’aller très loin – et même lui, qui semble chercher une nouvelle version à chaque interprétation, comme s’il voulait revenir à l’aspect organique de la chanson. Un chercheur qui, par besoin de liberté, veut échapper à l’image que les gens ont de lui. » Bachar Mar-Khalifé
C’est dans cet esprit que Bachar a abordé ses reprises. Chercher, explorer les sons et les mélodies de Christophe pour mieux les déconstruire et les reconstruire ; cela de manière spontanée et instinctive, car pas question d’avoir une production trop imposante, encombrante. Et le résultat est assez époustouflant.
Sept titres cohabitent ainsi avec des morceaux très connus (Les mots bleus, La Dolce Vita ou Les Paradis perdus) ou plus confidentiels (Les amoureux qui passent, Emporte-moi ou Ferber endormi) : « J’ai essayé d’aller très vite pour délivrer chaque chanson, comme si je l’avais composée. J’ai choisi des chansons qui me touchaient. De très belles mélodies et de très beaux textes. »
Pour finir, la respiration personnelle et intime de Bachar offre une finesse remarquable à l’album. Car – n’ayons pas peur des mots, crions-le haut et fort, écrivons-le en majuscules – les versions de Bachar sont les plus belles reprises de Christophe que l’on ait pu entendre jusqu’ici.
« J’ai essayé d’aller très vite pour délivrer chaque chanson, comme si je l’avais composée. J’ai choisi des chansons qui me touchaient. De très belles mélodies et de très beaux textes. » Bachar Mar-Khalifé
En dépouillant par exemple Les mots bleus, il met en valeur cette mélancolie et cette fragilité propres à Christophe. Bachar ne chante pas Christophe, il joue Christophe. Seuls quelques mots récités – non choisis au hasard – jaillissent à la fin du morceau : « Le vent d’hiver souffle en avril / J’aime le silence immobile / Devant une phrase inutile / Briserait l’instant fragile » (Christophe s’est éclipsé à jamais vers les paradis perdus un jour d’avril).
La Méditerranée en commun
Comment ne pas faire le lien entre La Dolce Vita et le Liban de l’enfance de Bachar ? La « Elsa » évoquée dans la Dolce Vita de Christophe n’est-elle pour Bachar les terres de son enfance – terres brisées, brûlées, ruinées par des années de guerre ? Bien qu’il ne le cite pas, ce Liban, comme cette Elsa dans la chanson, il ne l’oublie pas.
« Elsa… Elsa / Je ne t’oublie pas… Elsa / Pourquoi es-tu partie ? / Je n’ai rien compris / Mais le soleil décline / Sur ma mémoire en ruine / Tous les soirs sans fins / Je traîne un vieux désarroi / Dans mon gilet de chagrin / Loin de la dolce vita. »
Cette évocation des Paradis perdus va aussi dans ce sens : les deux artistes ont la nostalgie et la mélancolie en commun. Pas pour les mêmes raisons, mais avec cette même sophistication et ce même vertige hypnotique.