Cinquante ans de carrière et toujours la même rage au cœur. Bernard Lavilliers revient ce 23 octobre 2026 avec « Rite cruel », un nouvel et 23e album taillé comme un uppercut à une époque violente et cynique. Entre poésie de combat, guitares rock et rythmes tropicaux, le Stéphanois rouvre son carnet de route pour transformer ses mots en armes de résistance. Voyage au cœur d’un grand cru engagé.
Introduction
Bernard Lavilliers a un rite : être sans cesse en état d’urgence, écrire encore et encore pour traduire l’état du monde. Pour chaque album, ce rebelle monte sur un ring. Son adversaire ? Une époque violente et cynique faite d’injustices. Son arme : sa prose combat faite de mots tranchants, vifs, percutants. Le Stéphanois, qui vient de célébrer ses 80 ans, a rouvert son carnet de route. Son nouvel opus, Rite cruel, forme une nouvelle branche de cette arborescence musicale de plus de 50 ans. On vous explique pourquoi ce nouvel album est un grand cru.
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Un album de combat et d’engagement
Après plus d’un demi-siècle à parcourir le monde, Lavilliers sait de quoi il parle, s’étant forgé des valeurs. Ses combats, ils sont nés de ses voyages, de ses rencontres. Les séismes sociaux, politiques, les résistances des hommes d’ici et d’ailleurs, il sait les ressentir et les traduire, faisant des combats des autres ses propres combats.
De combat, il en est largement question dans ce nouvel album. Coriace annonce la couleur dès le début. Il y évoque un individu vivant dans un monde fissuré qui finit par déteindre sur lui et le rendre cynique, presque brutal. Comment tenir ? La démocratie suffit-elle pour dormir ? Il faut être coriace pour tenir, solide pour agir, répète-t-il encore et encore dans le refrain.
Cette époque, ce monde qui l’entoure, Lavilliers le dépeint avec vigueur, pointant ses injustices. Lavilliers décrit un monde violent marqué par les conflits, les dérives économiques et politiques.
Dans Kinshasa, c’est le pillage du sol de l’Afrique qui est évoqué : cobalt, cuivre, uranium, or, diamant… Toutes ces richesses des Grands Lacs, le peuple n’en voit pas la couleur. « Le cobalt à la Chine, l’uranium à la bombe, le lithium aux batteries », chante-t-il.
Dans Berceuse des enfants d’Europe, il chante que la Terre est folle, que « le monde est devenu sans merveille », « la cave sans bouteille », « la gare sans voyageur », « les moulins sans grains de blé » et au loin le bruit des armes, des bataillons.
Justement, de guerre il en est question dans Ligne de feu. Même non citée, on imagine une scène qui se déploie sur les terres de l’Ukraine. Il parle « d‘hiver sur la plaine », de ciel gris, de corbeaux, « de sinistres sentinelles qui cisaillent les drapeaux », de soldats aux yeux bleus…
Que dire du titre À vendre qui, par son écriture crue, tels des uppercuts, évoque un monde où tout, absolument tout est à vendre. « La peau, les os, le sang, à vendre ». « La vie, la mort, le sperme, à vendre ». « Jésus, Satan, les fous, à vendre ».
La force des mots comme arme…
Lavilliers ne fait pas dans la demi-mesure. Il va jusqu’au bout de ses pensées, de ses combats, qu’ils soient sociétaux ou politiques. Ses mots sont tranchants, secs, durs, cassants. Un uppercut par-ci, un direct du droit par-là.
Lui qui aurait pu prendre les armes avec ses amis anarchistes italiens ou de la Bande à Baader et se lancer dans la lutte armée a préféré prendre d’autres types d’armes : les mots. Bercé par Prévert, les poètes comme Villon ou Aragon, Ferré, ses combats, il les fait sur un ring, celui où seuls le verbe, la poésie ont droit de cité. Les corps à corps sont des mots à mots. La lutte passe par le langage. Si dans Rite cruel, il chante son combat avec les mots lors de l’écriture, ce combat se transpose aisément à l’art de Lavilliers — anagramme d’écriture. Pas anodin comme anagramme, non ?
« Se battre avec les mots dans un vrai corps à corps… Dans le clair-obscur tournent comme des fauves… N’oublie pas les mots que tu sèmes. » Lavilliers se dit être lutteur de mots.
La poésie est son principal moyen d’action et de résistance. La plume est vive, alerte, combative comme au premier jour.
… sur fond de rock et musiques tropicales
L’image du baroudeur, en tout cas du voyageur, colle à la peau de Lavilliers. C’est que le jeune Bernard est vite parti de son Saint-Étienne natal pour bourlinguer aux quatre coins du monde. Ses rencontres, qu’elles soient musicales ou non, ont infusé sa musique. C’est d’une évidence absolue.
Sur cet album, il y a des titres très rock où les guitares, aussi aiguisées et tranchantes que ses mots, s’en donnent à cœur joie pour appuyer la poésie du Stéphanois. Épaulées par des synthés ou des cordes, ces musiques très électriques s’accordent à cette ambiance de combat qu’installe Lavilliers.
Mais ils ne font pas tout le son de Rite cruel. Mitterrand avait dit un jour à Lavilliers qu’il chantait des causes perdues sur des musiques tropicales. Si l’on peut se questionner sur le terme « causes perdues », les musiques tropicales, elles, qualifient bien en partie le son Lavilliers.
Les rythmes africains parfument très bien le titre Kinshasa. L’Afrique, Lavilliers l’a chantée et continue de le faire avec un chorus congolais.
Le Brésil n’est pas en reste. Ce pays qu’il a chanté à de multiples reprises serpente sur fond de samba ou bossa nova douce et calme sur quelques titres comme Rio no inverno, entre autres.
La ballade Samarcande, presque acoustique, suggère cette idée doucereuse du voyage avec cette notion de liberté, traversant méridiens et frontières. Les cordes invitent aussi à un élan d’évasion.
Avec ses temps tranquilles (Mario, Les belles chansons d’amour) et ses rapides abrupts (Coriace, À vendre), le fleuve sur lequel nous emmène Lavilliers témoigne de la sensibilité d’un poète qui ne cesse de scruter le monde. « La musique est un cri qui vient de l’intérieur », chantait-il. Ce cri est encore là, puissant et doux à la fois, acerbe et tendre.
L’écriture, la poésie pour faire face à la dureté du temps. Le chant, comme un rituel, pour continuer à avancer. Et si la musique nous tenait debout, nous inspirait ? C’est ce qu’il chante dès le début de l’album dans Coriace.
« Résister, c’est aimer les gens », disait Madeleine Riffaud, résistante, écrivaine, poétesse. Les gens, Lavilliers les aime beaucoup. Chacun de ses albums est une preuve d’amour. La preuve encore avec ce Rite Cruel.