Avec Rework*, Wallace Cleaver revisite ses morceaux et leur offre une nouvelle dimension musicale, dans un projet hybride accompagné d’un court-métrage. Entre rap et cinéma, l’artiste revient sur son rapport à l’écriture, son goût pour l’expérimentation et la place essentielle de la collaboration dans son processus créatif alors qu’il s’apprête à retrouver son public sur scène. Rencontre.
Introduction
Avec Rework*, Wallace Cleaver revisite ses morceaux en leur offrant de nouvelles sonorités, dans un projet hybride accompagné d’un court-métrage qu’il a imaginé. Entre musique et cinéma, le rappeur explore de nouvelles façons de raconter des histoires et de faire résonner ses textes. Alors qu’il vient d’achever sa résidence, il s’apprête à retrouver le public sur scène pour une tournée qui débutera le 16 octobre à Rouen, avec notamment un Zénith à Paris le 22 octobre 2026. À cette occasion, L’Éclaireur a rencontré l’artiste pour parler de cette nouvelle aventure artistique, mais aussi afin d’évoquer son rapport à l’écriture et son envie de continuer à expérimenter.

Maintenant que la résidence de répétition est terminée et que la tournée va commencer, dans quel état d’esprit êtes-vous ?
Les résidences sont particulières : tu travailles sans jamais savoir exactement à quoi le résultat va ressembler. Tu sais à quoi le spectacle ressemble, tu connais tes paroles, les musiciens connaissent leurs parties, mais tant qu’il n’y a pas de public, tu ne peux pas savoir ce qui va fonctionner. Le véritable crash-test, ce sont les deux premières dates. Pour l’instant, je suis surtout curieux. Je suis partagé entre le stress et l’impatience, et je crois que la curiosité se situe entre les deux.
Vous avez accompagné Rework* d’un court-métrage. Pourquoi avoir eu envie de mêler ces deux formes artistiques ?
J’avais déjà réalisé un court-métrage qui s’appelle Merci. Je suis très attaché à l’image, particulièrement lorsqu’elle accompagne la musique. Je trouve qu’il y a une double lecture qui peut rendre un projet très fort : on peut se reconnaître dans une œuvre par la musique ou par les images. Quand les deux se rejoignent, cela donne davantage de poids à l’ensemble.
Il n’y a pas besoin d’une heure et demie pour raconter quelque chose, comme dans un long-métrage. Au départ, je voulais réaliser un autre court-métrage, avec un concept différent. Puis j’ai sorti l’album Marcel, en avril, et je me suis fait une réflexion sur notre manière de consommer la musique aujourd’hui. Tout va très vite, l’offre est immense et il est devenu très facile de passer d’un morceau à un autre. On a tendance à écouter les albums en sélectionnant quelques titres pour les mettre dans nos playlists. Finalement, l’album est comme dépecé.
Pourtant, la musique, et surtout les paroles et l’écriture, restent quelque chose d’indélébile. La musique, elle, peut toujours évoluer : il existe des versions live, des versions de concert qui ne ressemblent jamais exactement à celles du disque. Et heureusement ! Je me suis donc dit que je pouvais créer un EP dans lequel on retravaillerait toute la musique, pour montrer qu’un morceau que l’on croit connaître peut aussi devenir autre chose. C’est une manière de lui donner une autre vie.
J’ai contacté Superpoze, que j’aime beaucoup. Il est extrêmement fort, notamment en musique électronique, mais il a aussi travaillé dans le rap et la variété. On s’est dit que l’EP ferait environ une demi-heure, soit la durée d’un court-métrage. Nous avons donc développé le projet et une fois que nous avons trouvé l’idée, tout s’est mis en place.
Retrouvez-vous le même processus créatif lorsque vous écrivez un morceau et lorsque vous écrivez un court-métrage ?
Pas tout à fait. Lorsque j’écris des morceaux, c’est quelque chose d’assez égocentré : je parle de ma vie, de mon histoire, de ce que je ressens à un moment précis. Ce n’est pas égoïste, parce que le but est de partager cette musique avec les gens, mais la démarche part de moi. Écrire des histoires, des courts-métrages ou des clips, et j’espère un jour des longs-métrages, c’est différent. On raconte quelque chose de plus ouvert, qui n’est pas nécessairement lié à soi ou à son introspection.

Je pense que l’art doit toucher le plus possible à la vérité. Quand on écrit pour l’image, il est donc important que celle-ci ait sa propre vérité, qu’elle ne raconte pas forcément notre histoire personnelle, mais quelque chose d’ancré dans le réel. C’est aussi pour cela que j’ai toujours écrit avec d’autres personnes lorsque je travaille sur des projets d’image.
Entre la musique et le cinéma, qu’est-ce qui vous semble le plus libérateur finalement ?
Je trouve que faire de l’image et écrire pour l’image, c’est un peu comme faire de la musique, mais pas comme en écrire. C’est assez étrange. Il y a quelque chose de beaucoup plus libre dans le fait de faire de la musique sans paroles. Pour moi, écrire des histoires est aussi plus libre, même si j’ai du mal à l’expliquer. Il y a moins de pression quand j’écris un film.
Parce que vous vous mettez moins à nu ?
Oui, forcément. Quand on écrit un court-métrage, on se demande ce qu’on aimerait voir. On écrit ce qu’on aimerait regarder ou entendre. Pour la musique, c’est pareil : on fait ce qu’on aimerait écouter. Mais parfois, écrire un morceau sur soi permet d’aller plus loin que soi-même. Cela touche à quelque chose que l’on ne cherchait pas nécessairement.
Vos textes sont très personnels, mais ils touchent aussi à quelque chose d’universel. C’est peut-être ce qui permet aux auditeurs de s’y reconnaître, non ?
On est tous des humains avec un cœur. On tombe amoureux, on a des figures familiales, des souvenirs… On partage tous des expériences. C’est assez naturel de pouvoir se reconnaître dans ce que raconte quelqu’un d’autre.
Le fait d’être impudique, comme je peux l’être dans mes morceaux, permet aussi aux gens de rentrer plus facilement dans une histoire et de la comprendre. Le seul moyen de sentir que l’on vit des choses similaires, c’est parfois de faire preuve d’impudeur. Sinon, personne ne parle de ces choses profondes, précises, qui vont loin. C’est comme cela que se crée cette reconnaissance.
Vous parlez d’impudeur, avez-vous déjà hésité à vous livrer autant dans tes textes ? Au début de votre carrière, dévoiler des choses aussi personnelles représentait-il un cap difficile à franchir ?
Je ne me suis jamais vraiment posé la question. J’ai toujours suivi ce que je vivais à un moment donné : mes peines, les choses positives, mes inspirations… Je viens aussi de l’école du rap, avec beaucoup de multisyllabiques et de technique. Quand j’étais plus jeune, c’était vraiment un sport intellectuel. Je ne me posais donc pas tellement la question de la manière dont je me livrais.
Ensuite, la vie a fait qu’à un moment, j’ai ressenti le besoin de parler de certaines choses, mais je ne me suis jamais dit qu’il fallait absolument que j’en parle. C’est en le faisant une première fois que cela t’amène à continuer. Il y a eu Merci, qui évoquait déjà l’histoire de ma famille, puis Marcel, qui m’a conduit vers d’autres sujets un peu naturellement.
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Je n’ai donc pas calculé cette démarche. Je ne me suis jamais forcé à raconter quelque chose de très personnel. Quand j’en ai eu besoin, je n’ai jamais eu honte de le faire. Et il est plus facile d’écrire des morceaux que de parler de tout cela directement.
Qu’avez-vous appris grâce à Rework* et au court-métrage ? Qu’est-ce que projet hybride vous avez finalement appris ?
Tout est allé tellement vite que j’ai traversé un tunnel énorme, dans lequel je suis encore, sans vraiment prendre le temps de réaliser ce qui s’est passé. Mais j’ai appris plein de petites choses techniques. Par exemple, je ne savais pas que, pour filmer sous l’eau, il fallait obligatoirement un chef opérateur sous-marin agréé.
Ce sont des petites choses comme ça que tu apprends. Quand tu passes du temps avec les équipes pendant un tournage, tu découvres comment les techniciens installent les lumières, organisent les prises de vue… C’est assez fou de voir tout ce qu’il faut mettre en place pour que le résultat soit réussi.
« J’essaie donc de garder cette part de naïveté et cette magie de la vie qui permettent de découvrir des choses sur soi et sur les autres, et parfois simplement de se laisser porter. »
Wallace Cleaver
Avec Rework*, avez-vous eu l’impression de redécouvrir vos morceaux et vos textes sous un nouveau jour ?
Avec Superpoze, mon envie principale était de lui donner carte blanche. Je lui ai envoyé les versions a cappella en lui disant : “Fais-toi plaisir, je veux reprendre une claque.“ L’album m’avait demandé deux ans et demi de travail et, à ce stade, tu n’as plus forcément beaucoup de recul. J’avais besoin de reprendre de la distance avec ce qui s’était passé pendant ces deux années.
Je voulais vraiment redécouvrir mes textes et mes morceaux. Et c’est ce qui s’est produit. Il y a des phrases que j’avais complètement oubliées et qui, avec cette nouvelle musique, prennent un poids que je n’avais pas senti dans la version originale. À l’inverse, certaines choses apparaissent différemment lorsqu’on réécoute l’ensemble.

Vous êtes donc devenu, en quelque sorte, l’auditeur de votre propre musique. Quel regard cela offre-t-il sur les morceaux passés et sur votre début de carrière ?
C’est assez fou, parce que je me suis toujours lancé dans des tunnels interminables. J’ai encore du mal à rembobiner et à regarder le chemin parcouru. Même après l’Olympia, j’avais du mal à réaliser. J’ai toujours tendance à aller de l’avant, tout le temps. Ce n’est pas toujours simple pour les personnes avec lesquelles je travaille, mais c’est comme ça que je fonctionne. Je sais que ce que je fais est assez fou, mais je crois que je le comprendrai vraiment le jour où je m’arrêterai et où je pourrai ressentir un peu de nostalgie. Je commence déjà à en avoir pour mes premiers moments dans le rap, qui remontent à presque 15 ans, mais pour ce que je vis aujourd’hui, j’ai encore du mal à prendre du recul.
Comment abordez-vous cette nouvelle tournée et le partage avec le public ? Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent de ces concerts ?
Pour moi, la première question que je me pose quand je commence à penser aux concerts et aux tournées, c’est simplement : comment faire en sorte que les gens passent un bon moment ? Je veux qu’ils fassent la fête, qu’ils oublient leurs problèmes du quotidien, même si certains textes les y replongent parfois, mais de manière plus légère. On ne vient pas forcément seul à un concert : on est avec son frère, sa sœur, sa mère ou un ami. Il y a donc aussi cette idée de partager un moment ensemble.
Je veux que les gens puissent souffler, s’amuser et surtout se créer des souvenirs. C’est comme cela que j’aborde la scène. Ça m’aide aussi à lâcher un peu le contrôle : si les gens repartent en se disant que c’était un bon moment, alors j’ai gagné.
Vous considérez-vous comme quelqu’un qui a besoin de tout contrôler dans son processus créatif ?
Complètement ! C’est affreux, je pense que je suis quelqu’un de terrible sur ce point. Petit à petit, j’apprends à évoluer là-dessus. Depuis que je suis petit, je touche à tout : j’aime la réalisation, l’écriture, la musique, l’entrepreneuriat… Et comme je suis indépendant, j’ai forcément tendance à vouloir tout contrôler.
Mais il faut aussi savoir se laisser surprendre. Je pense que c’est même l’une des choses les plus difficiles quand on grandit : conserver une part de naïveté. J’ai parfois senti que je pouvais la perdre, et cela m’a conduit vers des choses qui n’étaient pas forcément positives. J’essaie donc de garder cette part de naïveté et cette magie de la vie qui permettent de découvrir des choses sur soi et sur les autres, et parfois simplement de se laisser porter.
« Pour moi, l’art consiste à se rassembler, à rencontrer des gens, à passer de bons moments et à se créer des souvenirs. »
Wallace Cleaver
Sur Rework*, les instruments et les mélodies prennent beaucoup de place. Quel rapport entretenez-vous avec les musiciens et le travail instrumental ?
Je suis un passionné de musique. Quand tu travailles avec de vrais musiciens, qui jouent des instruments et écrivent aussi leurs parties, tu découvres quelque chose dont tu as ensuite du mal à te passer. D’abord, c’est très agréable d’être accompagné. Ensuite, tu prends de vraies claques musicales. Quand un musicien joue une partie qui est bonne et qu’il est à fond, je réagis comme si j’étais en concert. Pendant le tournage du film, nous avons tout enregistré en une après-midi. Il m’arrivait de m’arrêter pour regarder un musicien jouer et de me dire : “Mais c’est fou, il est à fond !“
J’aime le piano, la batterie, la basse… Je suis fasciné par les gens qui maîtrisent un instrument au point de pouvoir jouer sans réfléchir. Je me dis parfois que j’aimerais tellement savoir jouer comme eux. C’est une véritable fascination.
Pourriez-vous avoir envie, un jour, d’apprendre à jouer d’un instrument pour monter sur scène avec ?
C’est possible, mais j’ai peur que mon côté control freak finisse par m’empêcher de tout faire ! J’aime surtout travailler avec les autres. Quand je contacte des gens pour collaborer, c’est parce que j’aime vraiment ce qu’ils font.
J’ai envie de continuer à découvrir des choses grâce aux autres, de prendre des claques et de conserver cette naïveté. Pour moi, l’art consiste à se rassembler, à rencontrer des gens, à passer de bons moments et à se créer des souvenirs. C’est ce que j’ai vécu avec Rework*, et c’est aussi ce que j’espère que les gens vivront en venant à mes concerts.

Après Rework*, le court-métrage et la tournée, allez-vous prendre un peu de repos ? Quels sont vos prochains projets ?
Je termine déjà autre chose : la surprise pour les gens qui viendront au Zénith. Ensuite, je verrai après la tournée. J’ai déjà des idées, malheureusement, mais je n’ai pas encore eu le temps de m’y consacrer.
J’ai envie de me lancer dans un projet que je n’ai jamais vraiment fait. J’en ai déjà fait un peu, sans aller jusqu’au bout de cette démarche, mais ce sera un autre processus, une autre manière d’aborder les choses. Il faut que j’apprenne, que je rencontre des gens, et ensuite je me lancerai.