Entretien

Laurent Gaudé et David Prudhomme pour Les oliviers du Négus : “Cette bande dessinée tisse un dialogue entre nos deux arts”

26 août 2026

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David Prudhomme et Laurent Gaudé. ©Stéphan Gladieu/Jean-Luc Bertini

Quinze ans après la sortie du recueil, Laurent Gaudé adapte sa nouvelle Les Oliviers du Négus en bande dessinée. Au dessin : David Prudhomme. Une rencontre artistique et poétique, entre une ode aux paysages du sud de l’Italie et une réflexion sur la brutalité humaine.

Cette bande dessinée est l’adaptation d’une nouvelle écrite en 2011. Quinze ans plus tard, en 2026, vous retravaillez ce texte à travers vos deux univers. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?

David Prudhomme : Tout commence grâce à notre éditrice chez Actes Sud BD, Sonia Déchamps. Elle aime profondément les romans de Laurent et elle lui a proposé de réfléchir à un éventuel projet de bande dessinée. Il lui a alors mis entre les mains sa nouvelle Les oliviers du Négus. Sonia me l’a lue, chuchotée à l’oreille, et ça a été immédiat. J’ai senti tellement de connexions avec cette histoire, tellement de résonances et plein d’images ont surgi. Une des choses qui m’intéressent dans le travail d’adaptation est de conserver le souffle de l’écriture, son rythme et toute son ampleur. L’écriture de Laurent est propice à ça. C’est compliqué de couper, de garder simplement l’architecture, de désosser, presque, alors que le récit est pris dans un flot, un rythme qui nous berce.

Laurent Gaudé : Le recueil Les oliviers du Négus est composé de quatre nouvelles qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Dans cette bande dessinée, avec David, nous n’en avons repris qu’une seule. J’aimais l’idée de partir d’une nouvelle, que le texte d’origine soit suffisamment court pour qu’on puisse avoir une sorte de plénitude. Bien sûr, il y a tout le travail d’adaptation réalisé par David, dans lequel je me retrouve complètement, et je n’ai pas lu la nouvelle à côté de la bande dessinée en regardant tout ce qui n’y était pas… Mais peu importe, justement, on sent que ça n’a plus aucune importance, toute l’essence de l’histoire y est.

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Laurent Gaudé, êtes-vous un lecteur de bande dessinée ?

L. G. : Honnêtement, non, je suis même assez novice. Je l’ai été plus jeune, entre mes 15 et 20 ans, parce que mon père en collectionnait. Puis, j’ai complètement délaissé ces lectures. Mais, depuis quelques années, il y a une sorte d’accélération assez merveilleuse pour moi, je redécouvre des albums par-ci par-là, notamment grâce à des artistes comme David. Pendant notre travail commun, qui est ma première bande dessinée, je me suis trouvé très à l’aise dans le dialogue que j’ai eu avec lui. J’y reconnais beaucoup de choses de la nature d’un dialogue entre un auteur et un metteur en scène, que je connais bien, puisque j’écris du théâtre depuis 20 ans. Chacun est dans son art et c’est un échange qui se renvoie sans cesse : qu’est-ce qui ne pose aucun problème dans l’écriture, mais qu’on est bien obligé de définir dans le dessin ? Et qu’est-ce qui ne pose aucun problème dans le dessin, mais qui, dans l’écriture, est un casse-tête ?

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L’histoire des Oliviers du Négus se déploie dans les Pouilles, en Italie. Ce lieu a été le décor de plusieurs de vos romans. En quoi cette région nourrit-elle votre écriture ?

L. G. : C’est une vaste question. La Méditerranée, et le pourtour méditerranéen en général, je ne sais pas pourquoi, m’inspirent. Il y a ce double sentiment de s’y sentir chez soi tout en sachant qu’on y est un étranger. Je ne me l’expliquerai jamais, mais vous me laissez à la terrasse d’un café à Stockholm pendant deux heures, il ne s’est rien passé. À Naples, j’ai déjà trois histoires en tête. La rue méditerranéenne m’est très inspirante, j’aime sa chaleur et sa lumière. En tant qu’écrivain, ça paraît toujours un peu fumeux, mais si j’étais peintre, peut-être le comprendrait-on plus facilement. Certains peintres sont davantage sensibles à un territoire, un scintillement de l’eau particulier ou une lumière singulière. Je crois que les écrivains fonctionnent aussi comme ça. Je vis une histoire d’amour avec cette région des Pouilles et c’est pour cette raison que j’ai écrit Le soleil des Scorta, pour déclarer ma flamme à ce petit village. J’ai écrit Les oliviers du Négus quelques années plus tard, avec l’envie de raconter un rapport plus dur avec ce lieu, exposer sa brutalité qui saccage la nature et sa propre beauté.

Les oliviers du Négus.©Acte Sud BD

David Prudhomme, comment avez-vous nourri votre dessin ? Connaissiez-vous la région ?

D. P. : Lorsque j’ai lu la nouvelle pour la première fois, le visage du personnage du Négus m’est apparu très vite. J’ai également souhaité que Laurent incarne le narrateur. Il me semblait difficile de faire l’impasse sur la représentation physique de ce personnage, et quoi de plus naturel que d’aller vers celui qui a écrit ces mots. Mais je tremblais en dessinant Laurent. [Rires] Toutefois, il me manquait toute la chair de la région, tous les éléments de la nature, les oliviers, l’abbaye, la topographie de ce village, et puis des sentiments. Tout cela, je l’ai trouvé en allant sur place, avec Laurent et sa famille, pour ce projet d’adaptation. Sinon, qui va à Peschici pour parler de sa beauté ? [Rires]

L. G. : Lorsque j’écris, j’ai les paysages en tête et je n’ai pas besoin de préciser les choses. David, lui, se questionnait, par exemple, sur l’aspect des chaises du bar. C’est un petit détail, mais il est comme un cinéaste, c’est-à-dire qu’il a besoin de la précision du réel. Dans mon écriture, cette précision peut être mise à distance. Cette bande dessinée a aussi tissé un dialogue entre nos deux arts.

Dans la nouvelle, la question de la transmission est centrale. Votre personnage, Laurent, est avide des récits que raconte cet homme italien plus âgé. Pourquoi est-il essentiel de prendre soin des histoires des générations passées ?

L. G. : Chacun d’entre nous en a fait l’expérience dans le milieu familial, quand ça se passe bien, d’entendre les grands-pères et les grands-mères raconter leurs histoires. Quand on est celui qui livre ses histoires, on sous-estime ce trésor que l’on a en soi. D’ailleurs, on ne transmet pas tout ce qui nous est arrivé dans la vie, mais cela sous-entend que l’on fait un tri à l’aune de ce qui nous semble important. Transmettre certaines histoires, c’est transmettre un regard sur le monde. Recevoir ces récits, c’est un don. Dans la vie, des gens ne mesurent pas l’importance des histoires qu’ils vous ont données. Un peu comme le narrateur de cette nouvelle, qui est perdu dans ce village qui n’est pas le sien ; il reçoit les histoires de quelqu’un dont il n’est pas proche, dans une langue qui n’est pas la sienne. En tant qu’écrivain, j’aime écouter les gens parler, choper des trucs au passage, ça ne m’est pas forcément adressé, mais je me nourris de toutes ces choses-là.

D. P. : C’est un peu comme les histoires familiales. J’ai parfois l’impression de porter une charge, qui n’est pas pesante, ni une responsabilité, mais quelque chose que j’essaie de transcrire petit à petit, un livre après l’autre. Quand j’ai rencontré la nouvelle des Oliviers du Négus, toutes ces questions sont remontées à la surface. Les histoires du Négus sont celles d’un personnage dont la mémoire aurait dû complètement disparaître et, grâce à l’écriture de Laurent, elle perdure. Dans ma jeunesse, j’avais un voisin qui était un marginal, comme le Négus, et on le surnommait le shérif. Il ne bougeait jamais, mais, grâce à son humour, les gens du village s’agrégeaient autour de lui. Mais tout le monde le déconsidérait, alors que moi, j’en faisais mon héros, je voulais vivre comme lui, raconter des trucs, blaguer et faire venir les gens à ma table.

Les oliviers du Négus.©Acte Sud BD

Côté dessin, le visage de Zio Négus en dit long sur cette question de la mémoire. Comment avez-vous travaillé cela ?

D. P. : Il y a ces quelques planches où cet homme se remémore la guerre en Éthiopie et partage ses souvenirs au personnage de Laurent. Son visage est traversé par plusieurs émotions. Les changements sont minimes. Ici, il ne fallait pas que le dessin ferme l’interprétation du texte. J’aurais pu cadrer le dessin sur les alentours, le café du village, l’ambiance, mais j’ai choisi de centrer sur le visage du Négus. L’incarnation de ce personnage me semble importante. Pour le rencontrer, il faut aussi le dévisager, le scruter. C’est son visage en couverture, c’est lui qui nous attire vers le livre, il faut aller de front vers le Négus.

Cet été, les incendies se sont multipliés, en France et ailleurs. Quel écho le discours de Zio Négus trouve-t-il dans cette actualité, lui qui “parle au nom des arbres” ?

L. G. : L’arbre symbolise le temps long. Parmi les oliviers de ce petit village, certains sont suffisamment anciens pour embrasser les trois temporalités de la nouvelle, où l’on est à la fois avec Frédéric II, la guerre en Éthiopie et aujourd’hui. Rien que de réaliser ça, à notre échelle de vie, qui n’est pas l’échelle universelle de la planète, c’est déjà un geste d’humanité et d’humilité qui fait du bien. Malheureusement, face aux incendies, il a à peine fallu plus d’une semaine pour que ça brûle, mais, ce dont on parlera moins, c’est le temps que ça prendra avant que ça soit de nouveau vert. Dans ce petit village des Pouilles, il y a eu un très grand incendie il y a longtemps, qui a été dévastateur, les habitants s’en souviennent encore. C’était juste avant que j’écrive la nouvelle et j’ai vu le temps que ça a mis à être à nouveau beau. Cette nouvelle évoque nos mémoires, expose la brutalité humaine qui nous enlève de la beauté, du vert, du scintillement.

D. P. : Nos vies humaines, biologiques, sont limitées. Mais, tout autour de nous, on partage plusieurs temps géologiques. Face aux oliviers de Calenella, quel soin accordons-nous à ces arbres et à la nature ? C’est l’une des questions posées par cette histoire.

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