Critique

Reality Awaits : les Strokes face à leur légende

27 juillet 2026

Par Anaïs Viand

Illustration
The Strokes, en 2026 ©Sony Music Entertainment

Six ans après The New Abnormal, les Strokes reviennent avec Reality Awaits. Un album très attendu, porté par des textes toujours aussi lucides sur notre époque, mais dont la production, marquée par un recours assumé à l’Auto-Tune, divise déjà les auditeurs.

Introduction

Les retours des Strokes ont quelque chose de paradoxal. Ils sont rares, donc attendus. Mais chaque nouvel album est immédiatement comparé à un monument devenu presque impossible à égaler : Is This It. Vingt-cinq ans après ce premier disque culte, et six ans après The New Abnormal, le groupe new-yorkais sort enfin Reality Awaits. Un album mûri pendant près de quatre ans, qui arrive précédé d’autant d’espoirs que de doutes. 

Si plusieurs morceaux renouent avec l’écriture mélodique et les obsessions existentielles de Julian Casablancas, un choix de production cristallise les débats : l’utilisation massive de l’Auto-Tune, qui déroute une partie des fans comme de la critique. Surenchère inutile ou dialogue ambitieux entre la voix de Julian Casablancas – qui n’a plus rien à prouver – et les synthétiseurs ? Une chose est certaine : la formation américaine signe ici l’un de ses projets les plus collectifs, alors même que plusieurs rumeurs ont évoqué des tensions entre le guitariste fondateur Nick Valensi et les autres membres du groupe. 

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« Ennui », « complainte », « indifférence »… Les premiers retours sont rudes. Les ambiances évoluent pourtant d’un morceau à l’autre : on retrouve leur penchant new wave dans Dine’N’Dash, des sonorités pop dans Going to Babble ou Going Shopping, tandis que le rock qui a fait leur réputation refait surface dans Lonely in the Future. L’ensemble demeure toutefois inégal et peine parfois à emporter pleinement l’adhésion. 

Permission de parler

Sur le fond, les Strokes confirment leur capacité à saisir les préoccupations de leur époque. Sans jamais verser dans le militantisme, ils lancent un signal d’alarme. Le titre de l’album, Reality Awaits (« La réalité nous attend »), donne le ton. Dans Going Shopping, leur critique du capitalisme est explicite. Le refrain « I can’t wait, I’m going shopping » sonne presque comme un réflexe de fuite : face au chaos, mieux vaut consommer que regarder la réalité en face. Plus loin, les paroles pointent l’un des effets de cette logique : « We kept making our greatness greater, building the ruins of the future »(« Nous avons continué à agrandir notre grandeur, bâtissant les ruines du futur. »

Autre thème récurrent : la remise en question des autorités. « Permission de parler ? Permission de tirer ? Permission de mourir ? » Cette succession de questions évoque une société où les gestes les plus élémentaires semblent soumis à validation. Dès le morceau d’ouverture, Psycho Shit, les formes de pouvoir sont frontalement visées : « You kill your prey from your nest, behind a desk. » (« Tu tues ta proie depuis ton nid, derrière un bureau. »

L’amour n’est pas en reste. Dans Liar’s Remorse (« Le remords du menteur »), Julian Casablancas déroule une réflexion presque circulaire : « Tu n’as pas d’amour parce que tu ne veux pas souffrir… Tu ne veux pas souffrir parce que tu n’as pas confiance… Tu n’as pas confiance, alors tu n’as pas d’amour. » À l’inverse, Falling Out of Love laisse entrevoir une forme d’apaisement : « Falling out of love for the first time / But I’m fine for the first time » (« Je cesse d’aimer pour la première fois, mais, pour la première fois, je vais bien »). Une manière d’évoquer une rupture sans amertume, où subsiste la mémoire des bons moments. 

Comme à chaque sortie des Strokes, il faudra laisser le temps faire son œuvre. Avec Reality Awaits, le groupe prouve une nouvelle fois sa capacité à bousculer les codes du rock, quitte à diviser son public.

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