Entretien

JR : “Une œuvre n’existe pleinement qu’avec ceux qui la traversent”

27 juin 2026

Par Claire Ferragu

Illustration
“La caverne du Pont-Neuf”, par JR. ©Atelier JR

Avec La caverne du Pont-Neuf, installation monumentale imaginée sur plus vieux pont de Paris, qui s’élève jusqu’au 28 juin, JR signe l’un de ses projets les plus immersifs. Entre montagne minérale, réalité augmentée et expérience sensorielle, l’artiste poursuit son exploration des lieux, de la mémoire et de la participation collective. Alors que paraissent simultanément deux ouvrages consacrés à son travail aux éditions Taschen JR et JR. La caverne du Pont-Neuf, il revient pour L’Éclaireur sur cette œuvre singulière, son évolution artistique et sa vision de l’art aujourd’hui.

La caverne du Pont-Neuf transforme un lieu emblématique de Paris en un espace hors du temps. Qu’aviez-vous envie de raconter avec ce projet ?

Ce qui est assez magique avec ce projet, c’est qu’il ralentit le temps. Tout a été pensé autour de cette idée, y compris les parties en réalité augmentée. Quand les visiteurs marchent autour de ces montagnes installées dans Paris, ils s’arrêtent, regardent, questionnent. Le temps se suspend.

Puis, lorsqu’on entre dans la caverne, l’expérience devient encore plus forte. On perd ses repères, on est totalement désorienté. Le temps s’arrête véritablement. On traverse l’obscurité avant de ressortir dans la lumière de l’autre côté. Il y a quelque chose de très particulier dans ce passage.

Comment ce projet s’inscrit-il dans votre parcours artistique ?

Il y a deux aspects. D’abord, c’est l’aboutissement de près de dix ans de travail autour de la roche, des excavations et des cavernes. Mais c’est aussi un tournant important : c’est la première fois que je crée une œuvre immersive de cette ampleur en 3D. J’avais déjà représenté des cavernes auparavant, mais jamais sous cette forme. Pour moi, c’est véritablement un passage de la 2D à la 3D.

Le projet dialogue avec l’histoire du Pont-Neuf et avec l’intervention de Christo et Jeanne-Claude il y a 40 ans, qui avaient emballé le monument de tissu en 1985. Comment avez-vous abordé cet héritage ?

Le Pont-Neuf est chargé de nombreuses mémoires. Bien sûr, il y a celle de Christo et Jeanne-Claude, mais aussi celle du film Les amants du Pont-Neuf de Leos Carax (1991).

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Ce qui m’a frappé, c’est que les difficultés rencontrées pendant la réalisation du projet m’ont souvent rappelé les documentaires consacrés à Christo et Jeanne-Claude. Christo disait lui-même que l’emballage du Pont-Neuf avait été l’un des projets les plus difficiles de sa carrière. De la même manière, Les amants du Pont-Neuf est resté célèbre pour sa production extrêmement complexe.

« Mon âme d’enfant est restée intacte. »

JR

Deux livres paraissent simultanément autour de votre travail. Qu’avez-vous découvert en vous replongeant dans toutes ces années de création ?

Pour la monographie, rédigée par Janis Mink, c’était la première fois qu’une chercheuse adoptait une approche aussi académique de mon travail. Son texte est remarquable. Elle retrace mon parcours étape par étape à travers son regard et son analyse. Je suis très fier de faire partie de cette collection qui rassemble plus de 150 artistes. Nous ne sommes que cinq artistes vivants à y figurer, et j’en suis le plus jeune.

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Quand vous regardez l’ensemble de votre parcours, qu’est-ce qui est resté intact depuis vos premiers collages ?

Beaucoup de choses ont changé, évidemment. La dimension des projets, leur ampleur, les équipes qui les réalisent… Aujourd’hui, certaines œuvres mobilisent jusqu’à 800 personnes.

Mais il reste cette même naïveté, cette même envie de grandeur et cette approche légère du travail. Quand j’avais 16 ou 17 ans, j’adorais grimper sur les toits de Paris pour coller mes images. Aujourd’hui encore, il y a quelque chose de cet esprit-là qui demeure. Mon âme d’enfant est restée intacte.

Comment reconnaissez-vous une idée qui mérite de devenir un projet ?

Les idées viennent souvent de la contrainte. Quand Vladimir Yavachev, le neveu de Christo, m’a parlé du 40e anniversaire de l’emballage du Pont-Neuf, je n’avais absolument aucune idée en tête. Je n’avais jamais imaginé intervenir sur ce lieu.

La contrainte était justement là : il fallait créer quelque chose pour cet anniversaire. J’avais déjà travaillé sur un pont en 2009, alors je me suis dit qu’au lieu d’emballer le Pont-Neuf comme Christo l’avait fait, il serait intéressant de le surélever. Les idées émergent dans cette recherche.

Votre travail met souvent en lumière des anonymes. Qu’avez-vous appris sur les autres au fil de ces rencontres ?

Je travaille dans énormément d’endroits à travers le monde. Ce qui me frappe, c’est qu’au-delà des différences culturelles, je retrouve partout la même envie de participation.

Les gens veulent être ensemble, prendre part à quelque chose de collectif. Je retrouve aussi une même recherche de dignité. Dans les projets où les personnes sont photographiées, collées ou impliquées d’une manière ou d’une autre, il y a toujours cette quête de dignité à travers l’art.

Pourquoi la dimension immersive est-elle si importante dans La caverne du Pont-Neuf ?

Depuis toujours, j’essaie de faire participer les gens à mes projets. Ici, au cœur de Paris, l’idée de faire entrer le public dans une œuvre immersive me semblait particulièrement forte. Les visiteurs découvrent rapidement que l’œuvre n’existe pleinement qu’avec leur présence. C’est leur passage qui la complète. Nous avons aussi mis en place des médiateurs tout au long du projet. C’était une première pour moi. Christo et Jeanne-Claude travaillaient souvent ainsi. Cela a permis de nombreuses discussions et de nombreux échanges. J’ai trouvé cette expérience extrêmement enrichissante.

« L’art aide à changer les perspectives que nous avons sur le monde. Et changer notre perspective, c’est déjà changer le monde. »

JR

Nous vivons dans un monde saturé d’images. Quel rôle l’art peut-il encore jouer aujourd’hui ?

L’art aide à changer les perspectives que nous avons sur le monde. Et changer notre perspective, c’est déjà changer le monde. Aujourd’hui, nous sommes constamment dans le flux des images. Nous scrollons sans arrêt. L’image est devenue le mode de communication dominant.

Ce qui m’intéresse, c’est d’utiliser cette image pour hacker le système. Quand on installe des montagnes au milieu de Paris, les gens sortent leur téléphone pour photographier l’œuvre et la partager. Mais, en même temps, ils s’arrêtent. Ils interrompent leur rythme habituel.

Le philosophe Paul Virilio parlait de cet état dans lequel nous sommes constamment absorbés, qu’il nomme “picnolepsie”. Pour sortir de cette forme d’absence au monde, il faut parfois créer des choses gigantesques capables de nous arrêter net.

Vos œuvres sont souvent temporaires. Que permet le livre que l’installation ne permet pas ?

Le livre est l’une des seules traces qui demeure. Aujourd’hui, ces montagnes sont bien réelles, mais elles disparaîtront bientôt. Elles deviendront un souvenir.

J’espère que ceux qui les auront vues se souviendront toujours de l’endroit où ils étaient lorsqu’ils les ont découvertes. Mais le livre permet aussi de conserver toutes les étapes de création qui ont rendu cette œuvre possible. J’aime les livres depuis le début de ma carrière. Ils constituent l’une des meilleures façons de préserver cette mémoire collective.

« J’aimerais donner envie aux gens de voyager d’un projet à l’autre. »

JR

Si quelqu’un découvrait aujourd’hui votre travail à travers La caverne du Pont-Neuf et ces deux livres, qu’aimeriez-vous qu’il retienne ?

J’aimerais lui donner envie de venir voir un prochain projet, de voyager, de participer. J’ai rencontré à La caverne des visiteurs qui avaient déjà découvert mon travail dans d’autres villes ou dans d’autres pays. Certains avaient vu une installation à Montpellier, puis se retrouvaient aujourd’hui à Paris.

J’aime cette idée que le monde devient soudain plus petit, que les œuvres créent des liens et des itinéraires. Voir les gens voyager d’un projet à l’autre est sans doute l’une des plus belles choses qui puissent arriver.

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