Entretien

Charles Brunet : “La vie est une expérience extrêmement fuckée”

15 juin 2026

Par Agathe Renac

Illustration
Charles Brunet présentera son “Très très bon show” à l'Olympia, le 18 septembre 2026. ©DR

On a été complètement conquis par le Très très bon show de Charles Brunet. Mais, au-delà du rire, nous avons rencontré une personnalité solaire, profonde, sensible et irrésistiblement drôle. Entretien à cœur ouvert avec un artisan de l’honnêteté brute.

Vous avez commencé le stand-up très tôt : à 16 ans, vous étiez déjà dans le milieu de l’humour. Ce métier était-il une évidence pour vous ?

D’aussi loin que je me souvienne. À 12 ans, je montais déjà sur scène pour faire des spectacles à la fin de l’année scolaire. Dès qu’une occasion se présentait, je la saisissais. Monter sur scène a toujours été mon rêve absolu.

Le fait de commencer si jeune découlait d’un véritable sentiment d’urgence face à la vie. J’ai rapidement pris conscience de notre caractère éphémère. Ne pas poursuivre ses rêves me semblait d’une profonde absurdité. C’est ce qui m’a poussé à faire le grand saut.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement le stand-up comme moyen d’expression ?

Je trouve qu’il y a une immense beauté et une grande honnêteté dans cette discipline. Le stand-up offre la liberté absolue d’aborder les sujets de son choix, tout en s’inscrivant dans un échange extrêmement généreux avec le public : on livre ses pensées et, en contrepartie, on offre du rire aux gens. C’est un bon deal. Pour moi, ce processus a toujours été fluide et naturel.

Quels artistes ont nourri votre parcours et continuent de vous inspirer aujourd’hui ?

L’inspiration ne vient pas exclusivement du monde de l’humour, même s’il y a des figures, comme Patrice O’Neal ou Roman Frayssinet, que j’admire profondément. À Montréal, j’ai eu la chance de débuter aux côtés d’Anas Hassouna. À l’époque, je le considérais comme une superstar inaccessible ; aujourd’hui, c’est l’un de mes meilleurs amis.

Cependant, mon processus de création est très influencé par des musiciens et des auteurs, comme MF DOOM dans le rap ou Aphex Twin dans la musique électronique. Ce sont des créateurs qui ne mettent jamais leur visage en avant et qui privilégient l’art avant tout. Cette philosophie m’a beaucoup marqué. Je pense que le fait de courir après la célébrité est une quête vide par essence. En revanche, utiliser la notoriété comme un tremplin pour proposer une vision artistique est la seule démarche qui ait du sens à mes yeux.

Vos grands-parents occupent une place centrale dans votre spectacle. En quoi ont-ils forgé l’adulte que vous êtes devenu ?

On dit souvent qu’il faut tout un village pour élever un enfant et mes grands-parents ont joué un rôle capital dans mon éducation. Ma grand-mère m’a gardé quand j’étais petit et j’entretiens encore aujourd’hui une relation très complice avec mon grand-père. Je pense que nos grands-parents ont forcément une influence sur la personne que nous devenons. C’est fascinant de réaliser à quel point nous sommes le produit de leur histoire.

Ils sont de véritables cartes mémoires d’une autre époque. Ils ont été les témoins de mondes aujourd’hui disparus. Notre génération a parfois tendance à rejeter le passé en ne retenant que ses erreurs, en critiquant le conservatisme ou les travers de nos aînés. C’est une évolution normale, mais je pense qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain – et voilà, une deuxième expression de calée. [Rires]

Vous parlez aussi des dynamiques familiales et notamment de vos différences avec votre frère et votre sœur. Est-ce que c’était eux, finalement, votre premier public ?

Absolument. Mon petit frère a sept ans de moins que moi, donc il est devenu mon public un peu plus tard. Mais ma sœur, avec qui j’ai deux ans d’écart, a été la boussole de mes premières blagues. Dès l’âge de 16 ans, je rentrais de mes spectacles complètement obsédé par mes textes et je lui pitchais mes idées. C’est magnifique de la voir évoluer aujourd’hui et de constater que sa propre notoriété explose. C’est un bonheur de voir nos rêves d’enfants s’accomplir simultanément.

Comment votre approche de l’humour a-t-elle évolué au fil des ans ?

Je recherche de plus en plus une honnêteté ultime sur scène. J’essaie de descendre au plus profond de moi-même pour en extraire du matériel qui, à première vue, n’est pas nécessairement drôle. Je cherche la profondeur sans tomber dans la lourdeur ; il y a des choses profondes qui sont fondamentalement joyeuses et lumineuses.

À mes débuts, je cherchais simplement l’efficacité de la blague pure, quitte à être un peu stupide sur scène. Une fois que l’on maîtrise les mécanismes du rire, la vraie recherche commence : on choisit les sujets avec lesquels on veut faire rire. C’est un travail qui évolue au rythme de notre propre maturité.

Et qu’est-ce qui vous inspire, aujourd’hui ?

Tout : la vie, les émotions, les victoires et les travers humains sont une source inépuisable d’inspiration. Je cultive ma curiosité, je suis curieux de la façon dont les gens vivent leur vie. J’essaie d’être un miroir et de trouver nos points communs. J’ai l’impression que la vie est une expérience extrêmement fuckée qui regorge de blagues qu’on peut exploiter.

Ce Très très bon show est-il vraiment autobiographique ? Quelle est la part de fiction et de réalité ?

Il y a beaucoup de vrai mon spectacle. Je dirais qu’il s’inspire à 90 % de ma vie, mais je fais appel à la fiction pour la raconter et la contextualiser autrement. Parce que j’aborde des sujets difficiles, qui nécessitent l’humour pour être racontés. Par exemple, c’est très dur de voir ses proches vieillir, ou de remarquer toutes les maladresses de mon grand-père aveugle. Donc je me réapproprie ces situations pour en faire quelque chose de drôle.

Vous livrez énormément de votre intimité dans ce spectacle. Est-ce un exercice avec lequel vous avez toujours été à l’aise ?

Je n’avais pas mesuré à quel point le public finirait par me connaître intimement à travers la scène. La notoriété est assez récente pour moi, surtout en Europe. Certains spectateurs m’interpellent dans la rue pour me parler de vieilles anecdotes que j’ai partagées et ça me surprend toujours, parce que, premièrement, je ne me souviens plus de ces histoires, et ensuite, je réalise que les gens m’écoutent vraiment. [Rires]

Pour répondre à votre question, je suis très à l’aise avec le fait de me livrer au public. Je trouve qu’il y a une grande beauté à ne pas se cacher. Ce qui me touche le plus chez les autres, c’est leur vulnérabilité. Quand ils sont ouverts et quand ils retirent ces barrières qu’on met en place pour faire illusion en renvoyant une image faussée de nous-mêmes au monde entier. Les personnes libérées sont celles qui acceptent simplement d’exister telles qu’elles sont. Ce sont celles que je préfère.

Vous abordez des thématiques sensibles, comme la maladie, l’adoption ou la mort. Comment trouve-t-on le juste équilibre sans heurter le public ?

Ça demande un long processus d’essais et d’erreurs. Au début, quand j’évoquais la maladie de mon grand-père, je sentais le public se tendre parce que je n’avais pas encore les clés techniques pour désamorcer la situation. C’est toute la magie du stand-up : tu façonnes ton spectacle au fil des représentations et en fonction des réactions de ton public. C’est lui qui te guide. Il t’indique les limites, par son rire, son silence ou les émotions qu’il te renvoie.

Parfois, tu sens une vraie gêne. Mais je pense que certains malaises sont intéressants à exploiter. Parce que tu sens les spectateurs se tendre, se tendre, se tendre, mais cette tension peut exploser et devenir une blague beaucoup plus intéressante qu’une simple vanne sur la météo ou un sujet banal. Il ne faut pas avoir peur d’exploiter la vie et des thématiques difficiles. La maladie et la mort font partie de l’expérience humaine. Pouvoir en rire collectivement permet de mettre un pansement sur nos blessures communes.

Ce que je comprends, c’est que vous avez un super-pouvoir : vous parvenez à capter les émotions de votre public pour devenir encore plus fort et pertinent.

C’est une faculté qui se développe avec l’expérience ! Petit à petit, on parvient à “capter le pouls” du public.

Y a-t-il des sujets que vous vous interdisez d’aborder ou des blagues sur lesquelles vous ne souhaitez pas vous aventurer ?

Aucun. Mon seul critère, c’est que ce soit de bon goût, que ce soit fait pour les bonnes raisons et que ça fasse vraiment rire. Sinon, on peut creuser sur tous les sujets ! Et j’ai hâte d’aborder certaines thématiques. Plus on s’améliore dans l’humour, plus on parvient à parler de choses difficiles. En réalité, beaucoup de mes blagues actuelles viennent d’idées que j’ai pu avoir dans le passé, mais que je ne parvenais pas à exploiter, parce que je n’étais pas assez bon à ce moment-là.

Comment avez-vous appréhendé votre rencontre avec le public français ?

Je l’appréhende depuis un long moment. J’ai toujours voulu faire de l’humour dans l’ensemble de la francophonie. Au Québec, de grands talents restent parfois confinés à nos frontières et je trouve ça dommage. Quand je regarde mes statistiques, environ 30 à 40 % de ma communauté sur les réseaux sociaux vit en France. Je savais donc que ce public existait.

Et en parcourant les comedy clubs parisiens, j’ai réalisé que les dynamiques étaient très similaires à celles de chez nous. On me parle parfois d’une barrière linguistique ou culturelle, mais je retrouve les mêmes à deux heures seulement de Montréal : on me reproche d’utiliser beaucoup d’anglicismes comme “bro”, ou de sacrer [jurer, ndlr] sur scène. Au final, les vraies barrières ne sont pas géographiques, elles sont humaines. L’humour est une question d’énergie et de connexion émotionnelle.

Le 18 septembre prochain, vous vous produirez à l’Olympia. Que ressentez-vous à l’idée de jouer dans cette salle mythique ?

C’est fou. C’est un immense privilège. C’est la concrétisation de mes rêves d’enfant. L’Olympia de Paris était sans doute la salle la plus absurde à viser dans ma tête. Ma mère va faire le voyage depuis le Québec pour assister à cette date ; ce sera un moment très fort. Je vais essayer de savourer pleinement chaque instant sans anticiper l’étape suivante.

Dans la promo de votre spectacle, vous annoncez : “J’ai 24 ans. J’suis fucking vieux. Vraiment full mature pis profond en tabarnak.” Avez-vous la sensation de vous être enfin trouvé, aujourd’hui ? De savoir qui vous êtes ?

Quand je regarde le moi de 24 ans, je me dis : “Ah, j’étais jeune.” [Rires] Et je sais très bien que dans deux ans, j’aurai encore pris du recul par rapport au moi d’aujourd’hui, et je me dirai la même chose ! Je pense que c’est assez dangereux de se dire qu’on est mature et accompli. Antoine de Saint-Exupéry disait qu’on est fait d’argile et que le danger, c’est de voir cette argile se figer et de ne plus pouvoir la modeler. Je préfère me considérer en constante évolution.

Ça permet de garder son argile humide et de prendre des formes toujours changeantes. Quand on se perçoit comme étant mature, on devient trop sérieux. On estime davantage nos idées, parce qu’on se dit qu’elles sont fondées. Mais je préfère me dire que les choses et mes pensées peuvent encore évoluer avec le temps. Je ne veux pas me complaire dans ce que je pense. Ça m’empêcherait de voir la vie telle qu’elle est.

D’une certaine façon, vous avez réalisé votre rêve d’enfant. Ce serait quoi, maintenant, votre rêve d’adulte ?

Mon vrai rêve, c’est d’être fucking bon en stand-up toute ma vie. J’ai aussi envie de me lancer dans le cinéma et dans la télé, parce que ce sont des médias que je n’ai pas encore exploités. J’ai accompli une partie de mon rêve – le stand-up – très jeune, maintenant, je me laisse le temps d’accomplir cette autre partie.

Charles Brunet présentera son Très très bon show à l’Olympia, le 18 septembre 2026. Les places sont à retrouver sur la billetterie de l’événement.

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