Entretien

Michael Conrad : “Notre société est le pire roman d’anticipation imaginable”

10 juin 2026

Par Agathe Renac

Illustration
“Une petite dose de tremblement” est paru aux éditions 404 Graphic. ©404 Graphic

À l’occasion de la parution du très perturbant Une petite dose de tremblement, son scénariste, Michael Conrad, s’est livré lors d’un entretien exclusif. Rencontre avec un auteur fascinant, entre paranoïa moderne et éloge du rêve.

Comment est née l’idée d’Une petite dose de tremblement ?

Je suis fasciné par le folklore et la mythologie. Pour moi, leur version moderne se déploie aujourd’hui à travers les histoires qui pullulent sur le Net, en particulier les creepypastas [des légendes urbaines relayées sur Internet, ndlr]. Ce que j’aime dans ces récits, c’est qu’ils ne naissent pas de l’idée d’un seul individu ; c’est une sorte de laboratoire d’idées où une multitude de gens contribuent à faire fleurir un concept.

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Concernant l’élément central d’Une petite dose de tremblement – cette affiche demandant “Avez-vous rêvé de cet homme ?” –, tout a commencé dans la ville où je vis, à Portland, dans l’Oregon. Une personne avait collé ces affiches partout dans les rues ; ce n’était qu’un projet artistique, mais ça a capté mon attention et fait travailler mon imagination. Je me suis demandé ce qui se cacherait derrière un tel phénomène si c’était réel. Au-delà de l’inconscient collectif cher à Carl Jung, quel facteur pourrait pousser une multitude de personnes à rêver d’un même personnage mystérieux ?

En lisant votre comics, on ressent une atmosphère très particulière, presque lynchienne. Quelles ont été vos principales influences graphiques et scénaristiques pour façonner cet univers ?

C’est un immense compliment. C’est presque un truisme de citer David Lynch, car beaucoup d’auteurs s’en revendiquent alors que leur travail n’a finalement rien de lynchien. Je suis donc ravi que vous l’ayez perçu sans que j’aie besoin de le formuler ! [Sourire]

Une grande partie de cette réussite revient à Noah Bailey, le dessinateur. Il a une intelligence artistique hors norme et maîtrise des références dont je n’avais même jamais entendu parler. Au début, j’ai eu le tort de vouloir le pousser vers une approche plus grand public.

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Je me souviens qu’il m’a dit : “Je vais utiliser beaucoup de graphite”, et je lui ai répondu “Je pense qu’il nous faut plus d’encre, pour que ce soit plus net.” Je suis tellement soulagé qu’il ne m’ait pas écouté ! C’est grâce à son obstination que nous avons obtenu cette atmosphère si singulière. Pendant la création, nous étions dans une bulle créative totale. Nous avons scellé ce que nous appelions un “pacte de suicide financier” : qu’on trouve un éditeur ou non, on irait au bout, quitte à dépenser notre propre argent.

Dès la première planche, on remarque un dictionnaire des rêves sur la table de chevet de votre héroïne. En possédez-vous un ? Que disent ces analyses sur vos propres rêves ?

J’en avais un quand j’étais enfant. Mais je fréquentais surtout la bibliothèque pour y dénicher des ouvrages sur le rêve lucide, cette capacité à prendre conscience que l’on rêve et à en contrôler le cours. À l’âge de 7 ou 8 ans, je faisais un cauchemar récurrent terrible : un garçon nous persécutait, mon grand frère et moi, dans le bus scolaire. Un jour, je me suis battu avec lui, et mon frère, qui était non-violent, m’a dit que je l’avais embarrassé. Il m’a interdit de recommencer. Nous étions donc condamnés à subir les assauts de ce tyran.

Dans mon cauchemar, ce gamin se tenait au bout d’un sentier forestier. À chaque fois que j’essayais de courir ou de frapper, j’avais l’impression d’être prisonnier sous l’eau, incapable de bouger. Ce rêve revenait nuit après nuit. J’ai alors trouvé un livre sur le rêve lucide, bien trop complexe pour mon âge, mais je devais trouver une solution. J’ai appliqué la méthode. Une nuit, le cauchemar a commencé, et j’ai soudain réalisé que je rêvais. Au lieu de m’envoler pour m’amuser, j’ai foncé sur ce gamin, je l’ai jeté au sol, je l’ai roué de coups et je lui ai écrasé le cou sous mon pied pendant qu’il hurlait et me suppliait d’arrêter.

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Le lendemain, à l’école, ce garçon était absent. On nous a alors annoncé qu’il était mort durant la nuit. Le soir, chez moi, mes parents ont évoqué la tragédie : ses parents avaient repeint sa chambre avec une peinture au latex à laquelle il était gravement allergique. Il s’était asphyxié dans son sommeil, à l’heure de mon rêve lucide. Je n’ai pas dit un mot durant des années. Adulte, lors d’une soirée bien arrosée avec mon frère, je lui ai raconté cette histoire. Il n’avait aucun souvenir de ce gamin. Impossible, donc, de savoir s’il s’agit d’un événement réel ou d’un faux souvenir fabriqué par mon esprit. Je n’ai plus jamais retenté l’expérience du rêve lucide depuis mes 8 ans.

Pour en revenir aux dictionnaires des rêves, ils vous assènent des généralités absurdes : rêver de perdre ses dents signifie que vous allez mourir, rêver de voler serait lié au sexe… C’est amusant, mais, pour moi, ça ressemble à de l’astrologie. Les rêves sont strictement individuels et profondément trompeurs, tout comme mon souvenir d’avoir tué ce camarade de classe.

Ginn évoque aussi ces “rêves qui collent” à la peau au réveil. Cette sensation vous est-elle familière ? Un rêve a-t-il déjà eu un impact si fort qu’il a teinté le reste de votre journée ?

Je suis un dormeur terrible, sujet à des insomnies sévères. Je dors en moyenne une à deux heures par nuit. C’est un calvaire, mais c’est excellent pour la rétention des rêves, car le fait d’avoir un sommeil constamment interrompu permet de s’en souvenir précisément. Malheureusement, mes rêves sont d’un ennui mortel. Quand j’entends Stephen King affirmer qu’il puise toutes ses meilleures intrigues dans ses nuits, je suis terriblement jaloux. Mes rêves ne sont faits que d’anxiété banale, comme le fait d’avoir blessé quelqu’un et de devoir me rattraper. Ça me rappelle la blague de l’humoriste Mitch Hedberg : “Tout le monde raconte ses rêves incroyables ; dans les miens, je dois juste réparer une voiture avec mon ancien propriétaire.” C’est exactement mon quotidien nocturne. [Rires]

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Pourtant, je pense que notre culture ne valorise pas assez les rêves. Nos ancêtres leur accordaient une importance capitale. Aujourd’hui, les gens s’ennuient dès que vous commencez à raconter votre nuit, et c’est bien dommage. Les rêves recèlent des informations majeures sur nous-mêmes. Si vous les balayez d’un revers de main en disant que ce n’est qu’une bêtise, vous passez à côté d’un pan essentiel de l’existence.

Dans une société hypercontrôlée, le rêve est-il notre ultime espace de liberté absolue, un sanctuaire impénétrable ?

Je l’espère, mais je n’en suis pas certain. Il est difficile de mesurer à quel point nos esprits sont observés et influencés. J’ai travaillé dans le secteur de la santé mentale pendant 20 ans, notamment dans des unités psychiatriques fermées. Mon rôle était d’élaborer des plans d’accompagnement avec les médecins pour aider les patients à sortir. J’ai exercé juste avant l’explosion d’Internet. À cette époque, les personnes atteintes de schizophrénie venaient me voir en me disant : “Dieu me parle”, ou “La Vierge Marie est cachée sous mon lit.” Les délires étaient systématiquement basés sur la foi, la religion, le pape.

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Puis Internet est arrivé, et la nature des délires a radicalement changé. On a commencé à entendre parler de la CIA, du KGB, de la police secrète. Avec la démocratisation du Web, le biais de confirmation a explosé. Si vous êtes persuadé que le gouvernement vous traque, il vous suffit de publier un article sur un blog pour que des dizaines de personnes vous répondent : “C’est tout à fait ça, les Illuminati te surveillent.” Les voix divines ont disparu, remplacées par les algorithmes. Internet est devenu le nouveau Dieu.

Nos obsessions éveillées s’immiscent de force dans nos nuits. Si je joue trop longtemps au jeu Tetris pour me détendre, dès que je ferme les yeux, je vois les briques tomber et j’en rêve toute la nuit. C’est la preuve qu’il faut être extrêmement vigilant avec ce que l’on injecte dans notre cerveau. Les stimuli extérieurs s’infiltrent dans notre sanctuaire, que nous le voulions ou non.

Cette frontière poreuse entre manipulation psychologique et dérive technologique donne à notre monde un air d’épisode de Black Mirror. Avez-vous la sensation que nous sommes en train de basculer dans la science-fiction ?

Totalement. C’est effrayant de voir à quel point les concepts les plus fantastiques ou horrifiques d’une génération deviennent la norme de la suivante. À l’école, on nous faisait lire 1984 de George Orwell et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley à la suite. L’enseignant nous demandait : “Quel monde préférez-vous ?” Déjà, enfant, je trouvais la question terrible : le choix se résumait-il vraiment à la botte de Big Brother qui vous écrase le visage pour l’éternité ou à une léthargie émotionnelle sous substances chimiques ? Le problème, c’est que notre société actuelle a choisi un point de rencontre hybride et absurde entre ces deux dystopies, en y injectant les pires éléments de chaque roman d’anticipation imaginable.

Une petite dose de tremblement.©404 Graphic

Cependant, je me refuse à clore cet entretien sur une note désespérée. Je crois profondément au pouvoir de l’art, de la narration et à l’esprit révolutionnaire de la jeunesse. Je veux croire que les nouvelles générations feront mieux que nous. Quand j’étais jeune, le punk rock renaissait, le grunge et le hip-hop explosaient, et on se disait que le monde allait changer. Aujourd’hui, c’est ma génération qui contribue à ruiner l’Amérique et le reste de la planète. Les enfants qui arrivent sauront réparer là où nous avons échoué. En attendant, prêtez l’oreille à la jeunesse, et lisez Une petite dose de tremblement : écoutez vos rêves, il n’est peut-être pas trop tard.

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