Laetitia Masson revient au Festival de Cannes avec un récit bouleversant inspiré de sa propre vie, à la lisière du documentaire. Porté par une Élodie Bouchez solaire, Ulysse raconte 18 ans de combat parental contre l’administration et le regard des autres sur le handicap.
Introduction
Alice est une femme de parole. Sociologue au look coloré, souvent abritée sous un large chapeau qui semble protéger ses pensées, elle passe sa vie à écouter les autres, à recueillir les espoirs d’une jeunesse en quête d’avenir. Le film s’ouvre alors sur une promesse intime : deux barres sur un test de grossesse. La joie est immédiate, le prénom rapidement trouvé. Ce sera Ulysse. Mais l’odyssée qui attend Alice et son mari Luc ne ressemblera en rien aux chants d’Homère.
À 1 an, sur une plage, le petit garçon ne mange pas son gâteau, ne marche pas, se tait. Le verdict d’une pédiatre tombe, cinglant, sur ce regard « différent » : Ulysse ne rentrera jamais dans les courbes. Syndrome génétique, circuits qui dysfonctionnent. Le film quitte alors les rivages de l’insouciance pour entrer dans le vif du sujet : comment on apprend à vivre quand le destin déraille avant même d’avoir commencé.
Le labyrinthe des acronymes
Laetitia Masson, qu’on a connue explorant la solitude et l’errance dans En avoir (ou pas) ou À vendre, change ici d’échelle pour filmer l’invisible. Avec Ulysse, présenté au Festival de Cannes dans la sélection Un certain regard, elle nous plonge dans le quotidien de parents transformés en aventuriers du réel, perdus dans une jungle d’acronymes administratifs et de noms de spécialistes imprononçables. C’est là que le film gagne sa force, dans cette description minutieuse de la « machine sociale ». On suit les dossiers pour faire reconnaître le handicap, les galères pour trouver une école, l’hypersensibilité d’un enfant qui ressent tout à vif.

La caméra, avec des zooms audacieux, devient un regard guidé par l’émotion. Ce n’est plus seulement un film que l’on regarde, c’est une expérience sensorielle. Les couleurs sont vives, le toucher semble presque palpable à l’écran, comme si la réalisatrice voulait nous faire entrer directement dans la tête d’Ulysse pour nous faire ressentir sa grâce singulière.
Le cinéma à l’épreuve du réel
Pour porter ce projet si particulier, Laetitia Masson retrouve sa complice de toujours, Élodie Bouchez. L’actrice, récompensée du César de la meilleure actrice en 1999 pour La vie rêvée des anges, déploie ici une humanité désarmante. Elle est le moteur de chaque scène, gérant avec une douceur infinie l’imprévu, face à un Stanislas Merhar parfait en père mélancolique, plus prompt à baisser les bras face à l’adversité.

Autour d’eux, une galerie de seconds rôles apporte un souffle de vie nécessaire : Romane Bohringer, en amie grande gueule qui apporte une légèreté bienvenue au récit, ou encore Gringe, en orthophoniste d’une douceur lumineuse. Mais la véritable surprise de ce long-métrage est Alphonse Roberts, qui incarne Ulysse adolescent. Il est le fils de la réalisatrice, celui qui a inspiré cette histoire. Ce choix de casting transforme la fiction en un témoignage d’une justesse rare, sans jamais tomber dans le pathos ou le larmoyant.
Changer le regard
À travers ces 18 ans de vie, Ulysse interroge notre société de la performance. Pourquoi le monde du travail n’accepte-t-il que la rentabilité ? Pourquoi la différence est-elle perçue comme un ralentissement plutôt que comme une richesse ? Laetitia Masson convoque Picasso pour nous rappeler que la beauté réside parfois dans le nez de travers ou l’œil derrière l’oreille.

Au final, Ulysse n’est pas un film sur le handicap ; c’est un film sur la place que l’on accorde à l’autre. La cinéaste l’affirme d’ailleurs dans le communiqué de presse : si le titre n’avait pas été déjà pris par Dickens, elle l’aurait appelé Les grandes espérances. En résulte une œuvre aussi sensible que nécessaire, qui nous demande simplement d’apprendre à voir au-delà des apparences.