Aussi incontournable que secrète, Fred Vargas est une figure singulière de notre paysage littéraire, à la fois patronne du polar et militante engagée pour l’écologie. Décryptage d’une œuvre à part, quelques jours avant la sortie du 11e tome des enquêtes du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg.
Introduction
Il était une fois, il y a presque 35 ans, dans un monde du polar bien différent d’aujourd’hui – cloisonné, codifié, encore largement réservé aux hommes –, une romancière prénommée Fred, comme pour volontairement brouiller les pistes. Un jour de 1991, elle publie L’homme aux cercles bleus, premier tome de ce qui deviendra une série culte mettant en scène le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, et pose la première pierre d’une œuvre parmi les plus singulières et les plus acclamées du roman noir contemporain.
De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, celle qui naît dans une famille d’intellectuels et d’artistes – entre un père écrivain surréaliste, une mère chimiste, un frère historien et une sœur peintre – se destine d’abord à la science et travaille au CNRS comme archéozoologue, spécialiste des ossements d’animaux. Mais, très vite, sa passion pour la langue la rattrape et elle devient en parallèle traductrice, notamment de l’écrivain italien Carlo Emilio Gadda. Un pied dans la rigueur scientifique, l’autre dans la poésie des mots, comme le manifeste de l’œuvre qui allait suivre, alliage incomparable entre précision chirurgicale de l’enquête et onirisme décalé, frisant avec l’étrange.
Rencontre avec Adamsberg
Retour en 1991. À Saint-Nazaire, lors d’un festival qui fut à la fin du XXe siècle le temple du polar. Fred Vargas remporte son premier prix pour L’homme aux cercles bleus. Et le lecteur de découvrir un héros pas comme les autres, un flic avec une approche peu conventionnelle et une personnalité qui détonne dans le milieu. Comment décrire Jean-Baptiste Adamsberg ? Une mauvaise dégaine, un peu négligée, une attitude nonchalante, très loin des méticuleux du genre, ambiance Maigret ou Hercule Poirot. Mais ne jamais se fier aux apparences. Ce commissaire débraillé possède un don, celui de l’intuition. Plutôt que de déduire et d’assembler, l’homme observe, écoute, s’imprègne. Il parle, surtout. Il digresse, il perd tout le monde, mais c’est pour mieux arpenter les arcanes de la psyché humaine avec une sensibilité et une empathie peu répandues parmi les policiers de papier.
L’enquête bat aussi en brèche l’image d’Épinal du roman policier traditionnel. L’histoire ne commence pas par la découverte d’un meurtre, mais par l’apparition mystérieuse de plusieurs cercles bleus tracés à la craie sur les trottoirs de Paris. D’environ deux mètres de diamètre, ces cercles entourent des objets de plus en plus étranges, jusqu’à la découverte, un soir, d’un cadavre. La parano peut commencer.
Ce premier opus pose les jalons de ce qui fera la patte incomparable de la série. Il magnifie un héros auquel on s’attache dès les premières pages, il déploie une enquête dérangeante où les signes sont partout et, en creux, il propose une réflexion sur les contours de la psychologie humaine, altérée par une société viciée.
Les dessous d’une série culte
Paru dix ans après le premier tome, Pars vite et reviens tard (2001) est sans conteste le roman de la consécration pour Fred Vargas. Près de 400 000 exemplaires vendus, 500 000 en poche, un Grand Prix des lectrices ELLE et une adaptation au cinéma par Régis Wargnier pour couronner le tout. L’enquête à laquelle est ici confronté Adamsberg a marqué toute une génération de lecteurs.
Une nuit, les 13 portes d’un immeuble du 18e arrondissement de Paris sont peintes d’un grand « 4 » noir inversé. En dessous, trois lettres : « CLT ». Pas au meilleur de sa forme, le commissaire s’élance dans une quête obsédante pour percer le secret de cette mise en scène et la signification de ce geste qui rappelle les pires heures de la Peste noire.
Avec le temps, l’univers de la série s’est étoffé. D’abord avec des œuvres dérivées comme Les quatre fleuves, une bande dessinée directement adaptée d’un manuscrit de Fred Vargas. Une enquête qui n’existe qu’en version dessinée et qui fut récompensée à Angoulême. Mais dans la trame narrative des romans aussi. À partir de Sous les vents de Neptune (2004), des personnages comme l’adjoint Adrien Danglard prennent de l’épaisseur, devenant autant de précieux alliés que des points de tensions qui remettent en cause les procédés du commissaire.
Enfin, le décor des intrigues évolue, se déplace, et la romancière n’hésite pas à trimballer son héros à travers le monde comme dans Un lieu incertain (2008), qui se déroule entre Londres et la Serbie, ou Temps glaciaires (2015), qui convoque un voyage tragique en Islande. Ce dernier est sans doute l’un des opus les plus intrigants et révèle l’appétit de Fred Vargas pour les histoires à la lisière du fantastique, entre glyphes mystérieux, suicides en série spectaculaires et anthropophagie. Accrochez vos ceintures.
Parenthèse écologique
Comment ne pas évoquer, comme une parenthèse, l’autre facette de Fred Vargas ? Une entreprise plus militante qu’elle a tenu à mener en parallèle de ses romans, mais qu’elle conçoit aussi comme un projet littéraire. À l’origine, il y a un court texte à portée écologique, sans prétention éditoriale, rédigé à la fin des années 2000. Devenu progressivement un signe de ralliement imprimé sur les t-shirts, partagé sur les réseaux sociaux, joué sous forme de pièce de théâtre, il est finalement lu par Charlotte Gainsbourg à l’inauguration de la COP 24, en décembre 2018. Touchée, Fred Vargas décide de coucher sur le papier un cri d’alerte pour la sauvegarde de l’environnement.
En 2020 et 2022, elle publie donc un diptyque intitulé L’humanité en péril, deux essais écologiques qu’on lit comme un cri d’alerte qui n’a malheureusement pas pris une ride. Puisant dans son expérience scientifique, battant en brèche les idées reçues, l’autrice utilise sa plume pour galvaniser les foules. Elle déploie tout un système de valeurs et de conseils pratiques pour changer les choses. Un geste de littérature qui la consacre comme une intellectuelle engagée.
Le retour tant attendu
Ça ne fait que trois ans, mais ça nous a paru une éternité tant l’on voudrait se délecter d’une enquête chaque année. La dernière fois qu’on a croisé Adamsberg, c’était donc en 2023. Fred Vargas faisait paraître Sur la dalle, sorte d’escapade de son commissaire en terres bretonnes. Avec, au programme, des menhirs, du chouchen, tradition oblige, mais surtout un meurtre étrange avec une arme rare, un suspect excentrique, descendant de François-René de Chateaubriand (1768-1848), un château peuplé de fantômes et un héros plus nonchalant que jamais.
Du prochain opus, à paraître le 8 avril, on ne connaît que le titre, Une unique lueur, la romancière tenant beaucoup au mystère qui précède une sortie. Seule indiscrétion que nous sommes parvenus à gratter jusqu’ici : le roman a été bâti comme un hommage à l’équipe qui entoure Adamsberg, son adjoint Danglart, bien sûr, mais aussi le commandant Mordent, Retancourt, Veyrenc et les autres. Du policier, mais aussi une ode à l’amitié.